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dimanche 15 octobre 2006

Quand s’asseoir à l’écart devient un appel et une grâce



Dans cette peinture pour le moins évocatrice et subversive de mon amie Annie-Claudine Tremblay, peut-on dire que Jésus était "dissident" au sens "d'assis à l'écart" ?









Ce texte constitue ma contribution à un débat sur la dissidence en Église au Centre culturel chrétien de Montréal (CCCM), le 28 septembre dernier, avec Odette Mainville, Mgr Bertrand Blanchet, archevêque de Rimouski, et Gregory Baum.


« La dissidence dans l’Église : péché ou liberté ? » Le titre de notre débat de ce soir (que j’espère être plus un dialogue qu’un combat !) me pose une série de questions. J’en vois au moins trois.

1- Tout d’abord, qu’est-ce que la dissidence ? Par exemple, est-ce de la dissidence d’amener un futur chien Mira à l’église ?

2- Ensuite, qu’est-ce que l’Église ? De qui parlons-nous ? De l’Église catholique dans sa majorité romaine, de ses filiales orientales, des églises protestantes sœurs, des églises évangéliques qui se multiplient un peu partout sur le globe, des communautés de base, de la communauté chrétienne Saint-Albert-le-Grand ? Ça fait tout un décompte d’Églises ! D’ailleurs, est-ce de la dissidence de penser qu’il y a plusieurs Églises ?

3- Enfin, si la dissidence peut être vue comme un péché, une trahison, et pourquoi pas une apostasie ou un suicide (du temps de l’Inquisition, on brûlait les dissidents), pourquoi lui oppose-t-on la liberté dans le titre de ce débat ? Le péché lui-même n’est-il pas un acte libre et consentant ? C’est donc que la dissidence ne peut être au plus qu’un élan de folie et de liberté ? Au contraire, ne peut-elle pas être grâce, salut ou même illumination ?

1ère histoire de dissidence : les « confessionnaux jetables » des JMJ

En fait, parler de dissidence n’est pas chose facile. Cela exige de se mettre à nu, de dévoiler ses couleurs, d’accepter la marginalisation inhérente à tout acte qui sort du cadre normal des choses et le conteste. Deux histoires illustrent bien ce qu’est pour moi la dissidence évangélique : la première est un fait vécu, l’autre est relatée par un dissident en autorité[i], le cardinal Carlo Maria Martini.

Je travaillais à l’époque pour le diocèse de Valleyfield en tant que co-coordonnateur diocésain des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) 2002. Pour préparer le rassemblement estival, on avait invité tous les responsables diocésains et nationaux intéressés à un gros congrès à l’hôtel Delta Chelsea à Toronto. Vous imaginez : c’était la première fois de ma vie non seulement que je mettais les pieds à Toronto, mais aussi dans un endroit aussi luxueux… Pourquoi avait-on besoin de lustres de cristal pour organiser un événement qui aurait de toute façon lieu dans un champ et qui se terminerait (nous ne le savions pas alors !) dans la boue ? Enfin, si mon impression initiale en fut plutôt une d’étonnement, l’annonce d’une donation de 1,000,000$ par les Chevaliers de Colomb pour construire des « confessionnaux jetables » (le fameux Duc et altum parc) me sidéra. J’étais à un tel point scandalisé que j’ai publié quelques semaines plus tard un article dans Viateurs Canada baptisé : « Quand l’Église agit comme une multinationale… Comment devrait réagir le peuple de Dieu ?[ii] »

À ma grande surprise l’article a fait beaucoup de chemin et n’a pas tardé à se rendre au bureau national des JMJ à Toronto. Or, un mois plus tard, je croise à la basilique Notre-Dame un très haut responsable des JMJ venu assister au congrès des vocations. L’homme demande à me parler sur le champ, et croyez-moi, ce n’était pas pour une interpellation au presbytérat ! Tout de go, il me dit que mon article fait un grand tort aux JMJ, que j’aurais dû lui en parler avant d’écrire mon texte. Je lui rétorque que de payer 1,000,000$ pour des confessionnaux n’a pas de sens. Il me dit qu’il s’agit de la volonté du Saint-Père lui-même et moi de lui répondre que les volontés du pape sur le sujet n’ont aucun bon sens. La discussion se conclut alors sur une affirmation claire : « You’re a bad boy… »

Cette histoire amène beaucoup d’eau au moulin de notre réflexion et nous amène à se questionner sur ce qu’est la dissidence : est-ce refuser une parole du pape ? Est-ce refuser d’investir un million de dollars dans des confessionnaux jetables plutôt que de redistribuer la richesse pour les 90% de la catholicité qui ne pourront jamais se payer un billet d’avion pour venir participer à notre « party catho » ? Est-ce de prendre la parole publiquement pour dénoncer un excès plutôt que d’en parler en catimini avec les personnes concernées ? Est-ce de croire que l’Évangile ne tolère pas les lustres en cristal ?

2e histoire de dissidence : les problèmes maritaux de Jésus et du Saint-Sacrement

J’aimerais continuer ma réflexion avec une autre histoire[iii]. C’est l’histoire d’un mariage en Italie. Le couple s’est arrangé avec le curé de la paroisse afin d’organiser une petite réception dans la cour du presbytère, tout près de l’église. Or, la réception ne peut avoir lieu car il pleut. Les nouveaux mariés demandent alors au curé s’ils peuvent faire leur célébration dans l’église. Face au malaise que ressent le prêtre, les mariés lui disent : « Ne vous inquiétez pas ! Nous allons servir un petit gâteau, chanter une petite chanson, boire un peu de vin, et ensuite chacun retourne chez soi. » À contrecoeur, le prêtre fini par accepter. Mais les Italiens étant, comme on le sait, de bons vivants, ils boivent un peu de vin, chantent une petite chanson, puis boivent encore un peu de vin, chantent d’autres chansons, et au bout d’une demi-heure la célébration bat son plein dans l’église. Pendant que tout le monde s’amuse, le curé très tendu va et vient nerveusement, très tendu par tout ce bruit. Son vicaire vient le voir et lui dit :

– Vous me semblez très tendu mon père…
– Comment ne le serais-je pas ? Tout ce bruit dans la maison de Dieu, pour l’amour du Ciel !
– Mais, père, ils n’avaient pas d’autres endroits où aller.
– Je sais, je sais… Mais faut-il vraiment qu’ils fassent autant de bruits.
– Nous ne devons pas oublier que Jésus est allé lui-même à des noces, mon père...
– Je sais que Jésus est allé à un mariage, je sais, pas besoin de me le rappeler ! Mais ils n’avaient pas le Saint-Sacrement à ce mariage !
Cette histoire, d’une autre façon, relance encore notre réflexion. La dissidence, est-ce de préférer Jésus-Christ au Saint-Sacrement ? Est-ce que les tabernacles de chair sont moins importants que les tabernacles de marbre ? Vis-à-vis l’Évangile, est-ce le curé ou son vicaire qui est dissident ?

Définir la dissidence : s’asseoir à l’écart

Avant d’aller plus loin, autant définir la dissidence. Je ne suis pas un spécialiste de la linguistique, mais une petite recherche étymologique m’a apprise que le mot dissidence vient du verbe latin dissidere qui a comme origine le préfixe dis qui marque l'écart et le verbe sedere, s'asseoir. La dissidence, c’est donc s’asseoir à l’écart ! En fait, sans s’en rendre compte, notre vie est truffée de centaines d’exemples de gens qui vont s’asseoir à l’écart : un ministre qui rompt avec son gouvernement, un syndicat qui dénonce les politiques de son employeur, des citoyens qui manifestent contre des institutions politico-économiques, des mouvements comme les Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, Bombay et bientôt Nairobi qui refusent l’ordre mondial actuel, une conférence religieuse qui écrit à ses évêques pour les réveiller, 19 prêtres qui prennent position dans les journaux en faveur de l’inclusivité... Même le pape Benoît XVI, que la paix et la bénédiction d’Allah soit sur lui, est dissident à ses heures lorsqu’il choisit de rompre avec le politically correct en citant les propos anti-islamiques de l’empereur byzantin Manuel II ou lorsqu’il dénonce le recourt à la violence en cas de conflits comme il l’a fait pour la guerre israélo-palestinienne ou dans de nombreux cas de guerres de Afrique.

En somme, la dissidence a plusieurs facettes : alors que l’on peut être hyper-dissident dans une dimension de notre vie, on peut être des plus conservateurs dans une autre. De même, la dissidence peut tout aussi bien être mortifère que vivifiante. Spontanément, je m’aventurerais à la définir comme l’action d’enfreindre le statu quo, de refuser le politically correct d’un univers donné. Dans l’Église catholique, on pourrait définir la dissidence comme une infraction aux décisions du magistère, au « magistery » correct.

Douze raisons pour lesquelles je vais m’asseoir à l’écart

Cela dit, est-il bon ou mauvais d’enfreindre le magistère, est-ce un péché ou une grâce ? Je me risque à une réponse simple et très personnelle qui n’engage que moi : si le magistère lui-même est dissident du cœur de l’Évangile, c’est-à-dire l’amour du prochain, des collecteurs d’impôts et des prostituées qui nous précèdent tous dans le Royaume, alors autant être dissident du magistère. Autrement dit…

1. Si l’évêque de Rome refuse de reconnaître la pleine place des femmes, je vais m’asseoir à l’écart.

2. À la lecture d’un catéchisme où le meurtre se pardonne, mais non les bourdes de gens qui se sont trompés dans leurs relations amoureuses et ont dû divorcer, je vais m’asseoir à l’écart.

3. À entendre un épiscopat qui tient des propos homophobiques et qui semble préférer la chasse aux sorcières à la Bonne Nouvelle d’un salut offert aux plus petits, je vais m’asseoir à l’écart.

4. À voir tant d’occasions où le célibat est plus important que le pastorat et où l’on préfère se priver de prêtres plutôt que de dévier aux normes canoniques établies depuis la réforme grégorienne, je vais m’asseoir à l’écart.

5. Face à un missel romain à imposer à tous qui n’est pas même foutu d’être écrit dans un langage inclusif et dont les normes ne laissent aucune place à une véritable inculturation, je vais m’asseoir à l’écart.

6. Aux prises avec une structure cléricale monarchique qui refuse une véritable collégialité et où les laïcs ne sont que des « bouche-trou » en attendant la miraculeuse apparition de ministres ordonnés, je vais m’asseoir à l’écart.

7. Au cœur d’une curie romaine dominée par le secret où la nomination des évêques se joue sans consultation publique et transparente des fidèles et où l’« industrie des canonisations » devient un commerce encore plus lucratif que celui des messes, je vais m’asseoir à l’écart.

8. Face à certains évêques qui auraient mieux fait d’étudier aux HEC à voir la façon désastreuse dont ils gèrent leurs diocèses, comme une entreprise où l’on fusionne les paroisses sans demander l’avis des fidèles, je vais m’asseoir à l’écart.

9. Dans une Église canadienne où même les religieux et les religieuses deviennent non-représentatifs, je vais m’asseoir à l’écart.

10. Confronté à un Saint-Siège toujours prêt à dresser ses échafauds inquisitoriaux pour réduire au silence un théologien dissident ou rappeler à l’ordre un évêque via la bouche de ses nonces, je vais m’asseoir à l’écart.

11. Face à un pape qui veut se concentrer sur le « petit reste » quitte à « tridentiniser » l’Église entière pour réintégrer quelques lefebvristes, je vais m’asseoir à l’écart.

12. Enfin, dans une Église dont le discours magistériel est plus pharisaïque que celui des pharisiens du temps de Jésus eux-mêmes, avec un code de droit canonique plus rigoureux que les 613 préceptes de la Torah, je vais m’asseoir à l’écart.

La dissidence comme pèlerinage, appel à la fidélité et grâce

Et curieusement, une fois à l’écart, je retrouve tant de gens qui ont fait comme moi : des prêtres, des évêques émérites, des femmes, des hommes, des théologien(ne)s, des diacres, des agents de pastorale. Une fois à l’écart, je me rends compte qu’il y a beaucoup plus de monde là qu’il y en a dedans ! C’est à se demander si finalement, les dissidents, ce ne sont pas ceux qui restent plutôt que ceux qui vont s’asseoir à l’écart ! Tout ce monde à l’extérieur, c’est ce que j’appelle le sensus fidelium, ou le gros bon sens spirituel. C’est ce même gros bon sens qui m’amène graduellement à redéfinir ce qu’est l’Église, à détourner les yeux de la structure et de ses vieux bonzes, pour regarder ces hommes et ces femmes de foi qui sont autour de moi, qu’ils soient anglicans, bouddhistes, sunnites, juifs, athées, agnostiques, confus ou confucianistes ! Plus encore, il me semble que la dissidence comprise comme une fidélité profonde à l’Évangile devient tout le contraire d’un péché : elle est la grâce d’un appel ! Elle est une mise en route, un pèlerinage, une invitation à la recherche et la formation de communautés de foi et d’amour authentiques qui laissent vraiment place aux surprises du Souffle divin.


[i] L’expression est de Gerald Arbuckle dans Refonder l’Église. Dissentiment et leadership, (Montréal : Bellarmin, 2000). Pour lui, les dissidents en autorité « peuvent faire les changements structurels nécessaires pour que les [dissidents] “éclaireurs” puissent mettre leurs dons au service de l’Église. » (p. 18)

[ii] Michaël Séguin, « Quand l’Église agit comme une multinationale… Comment devrait réagir le peuple de Dieu? », dans Viateurs Canada, no. 80, mars 2002, p. 22-23.

[iii] Anthony de Mello la raconte dans son livre Quand la conscience s’éveille (Paris : Albin Michel, 2002), p. 85-86.

jeudi 1 septembre 2005

Les jeunes et les adeptes du dimanche : le choc des cultures





Ce texte que j'ai coécrit avec Charlotte Marguerite Debunne est paru en septembre 2005 dans la revue Liturgie, foi et culture (vol. 39, #182, p. 12-15). Le numéro en question portait sur l'avenir de l'eucharistie (what a mass!).








Provocatrices, voire choquantes ces images ? Ces deux publicités sont pourtant l’apanage de notre quotidien. On les retrouvait, côte-à-côte, la sainte famille et les condoms, dans le métro de Montréal en novembre dernier. Ces images sont celles de notre société, elles nous forgent, elles façonnent notre manière de lire et de vivre le présent. Pendant un instant, comparez ces deux images… D’un côté, les couleurs vives sur fond blanc, le plaisir, l’intelligence, l’imagination, la liberté de choisir et de s’exprimer ; de l’autre, les couleurs sombres sur fond noir, la tradition, l’autorité familiale, les valeurs, l’argent collecté. Opposition déconcertante lorsqu’on y porte sérieusement attention !

Où sont les jeunes le dimanche ?
Le contraste violent entre ces deux publicités illustrent bien celui qui existe entre l’univers des jeunes adultes et celui du rassemblement dominical : les deux sont aux antipodes ! Bien des jeunes regardent cette pratique comme archaïque, alors que les adeptes du dimanche considère la jeunesse comme excentrique ! C’est le choc des cultures : entre le monde ambiant qui mise sur la consommation, le divertissement et le bien-être dans son petit chez soi, et les dimanches matin en compagnie d’une assemblée fréquemment du troisième âge, le fossé est large ! À la lumière de ce contraste, il est possible de rendre compte et de comprendre les raisons derrière l’absentéisme dominical des jeunes adultes.

Ils n’ont pas le temps…
Nous exigeons tellement des jeunes de nos jours… Ils doivent être brillants, performant et trouver un bon métier. Si l’on prend seulement l’exemple des étudiants, étudier ne suffit pas mais il leur faut aussi travailler pour payer leurs études. Aux frais de scolarité s’ajoutent aussi le loyer, l’épicerie, l’électricité, le téléphone et tous les autres « suppléments vitaux » tels le cinéma, le restaurant, la connexion Internet, le câble, la voiture, les sorties, les livres, les voyages, et autres ! Vous croyez peut-être que parler de « suppléments vitaux » est ironique, néanmoins, dans une société néolibérale à l’ère du loisir, pour être considéré comme un individu à part entière, il faut consommer et s’amuser. Incontestablement, il s’agit d’un cercle vicieux puisque les minimums vitaux ne font que varier selon l’âge et le statut social, les frais universitaires n’étant remplacés que par l’hypothèque.
À tous, le temps finit alors par manquer. « Time is money. » dit l’adage du businessman. Les jeunes, comme la plupart de nos concitoyens, sont endettés, ils manquent d’argent malgré Visa et Master Card. Alors, ils essaient d’en trouver en travaillant des heures de fous. S’ils ne travaillent pas le dimanche, ils travaillent toute la semaine et n’ont qu’envie de se reposer le jour du Seigneur venu et de rattraper tout ce qu’ils n’ont pas eu le temps de faire. En somme, le régime de vie que prône notre société de consommation laisse peu de temps pour la vie spirituelle…

L’eucharistie n’est plus ni lieu d’action, ni lieu de grâce
Notre monde est celui de l’action et du concret. Tout nous est retransmis en direct : il suffit de cliquer ou de zapper. D’ailleurs, le Québécois moyen passe pas moins de trente heures par semaine devant son petit-écran [i] ! Au cœur de cette vie vécue à haute-vitesse, que peut apporter la messe à nos contemporains ? A-t-elle une portée concrète sur leur quotidien ou apparaît-elle comme désincarnée ? Que peut apporter le ministre ordonné, figure d’une autorité révolue pour la majorité, à ces jeunes qui, de leurs écrans, ont accès à des milliers d’exégètes séculiers (journalistes, politologues, psychologues, sexologues et sociologues) ? Pourquoi se rendre dans un temple qui, par sa seule architecture, semble fixé au début du siècle passé alors que seul le présent s’offre comme lieu d’action ? Si les jeunes ne se déplacent pas pour voter, pourquoi auraient-ils plus confiance en une institution nommée Église ? Son pape, même malade, vit dans un luxueux palais à Rome. À bien des égards, le pauvre Dalaï Lama en exil semble bien plus cohérent que cet homme aux positions souvent taxées de « misogynes » et d’ « homophobes »… Malheureusement, l’image sombre du panneau publicitaire ci-haut affiché semble encore nous rattraper ! L’Église et son rassemblement dominical n’apparaissent être ni lieu de grâce ni lieu d’action, donc encore moins d’action de grâce. Autant dire qu’entre le quotidien de la jeunesse et la communauté chrétienne, les ponts sont coupés.

L’assemblée dominicale n’est plus lieu de communion
Théologiquement, c’est par l’eucharistie, par la communion, que nous devenons corps ecclésial, Corps du Christ. Paradoxe intéressant : depuis le secondaire, les cours de Formation personnelle et sociale répètent aux gens de notre génération que faire l’amour est l’ultime communion. À la télévision, dans les revues, sur Internet : même message. Combien de Nord Américains ont suivi avec passion la série télévisée Sex in the City qui présente la vie sexuelle de jeunes professionnelles plutôt « prédatrices » comme modèle d’accomplissement personnel ? Ainsi donc, ce qui est qualifié d’impureté, de « fornication », voire de péché grave par le magistère de l’Église est considéré comme idéal de communion dans les valeurs transmises aux jeunes ! Ainsi, que veut signifier notre Église lorsqu’elle exclue, à tout le moins dans ses textes officiels, l’accès à la table eucharistique à ceux qui pratique ce qu’ont leur a enseigné comme « modèle de communion » ? Cette exclusion potentielle ne touche pas moins de 75% des 18-24 ans [ii] ! Mais au-delà de la sexualité, la question de la communion touche une fibre encore plus profonde : de quelle communion peut-on parler face à une communauté chrétienne (chacun dans son banc aux quatre coins de l’église) aussi éclatée que le sont les familles monoparentales dont sont issus plus de 50% des jeunes ? En plus de s’opposer à l’idéal de la communion socialement transmis à bien des jeunes, la communauté chrétienne incarne une communion bien maigre face à une jeunesse individualiste qui se retrouve spontanément dans sa communauté d’amis, sa « gang », plutôt que dans les communautés traditionnelles.

Le dimanche : plus nécessaire que jamais !
Force est d’admettre que si les jeunes n’y sont plus le dimanche, c’est sans doute parce que le rassemblement dominical ne coïncide plus avec leurs attentes, leurs disponibilités et leur culture. Pourtant, ils vivent une quête de communion, se questionnent sur leur vie et recherchent une action cohérente, ils ont besoin de reprendre leur souffle et de repartir avec un Souffle nouveau. Le sabbat n’est pas mort : cependant on le recherche beaucoup plus qu’on le vit. De nouveaux lieux, adaptés à une nouvelle culture, et pourtant gonflés de l’Évangile, sont à créer.

[i] Michel LEMIEUX, La télé cannibale, Montréal, Éditions Écosociété, 2004.
[ii] Silvia GALIPEAU, « L'amour avec un grand A » dans La Presse, 12/09/2004, p. A6

vendredi 1 mars 2002

Quand l’Église agit comme une multinationale… Comment devrait réagir le peuple de Dieu?



Ce texte (paru en mars 2002 dans Viateurs Canada (no. 80, p. 22-23) fut l'une de mes premières controverses officielles avec l'Église catholique. Alors que j'étais co-coordonateur de l'organisation des Journées mondiales de la jeunesse 2002 pour le diocèse catholique romain de Valleyfield, cet article avait provoqué de grands bruits au bureau national des JMJ à Toronto. C'est ce qui m'avait valu de me faire ramener à l'ordre par le directeur national lui-même qui me traîta alors de mauvais garçon!


Du 10 au 13 janvier dernier, j’étais en congrès, en plein cœur de Toronto, en vue de l’organisation des Journées Mondiales de la Jeunesse 2002 (JMJ). Étaient conviés à ce forum, les responsables diocésains de chacun des 63 diocèses canadiens, de même que les délégués de 52 conférences épiscopales des quatre coins de l’horizon. Au total, 500 personnes, pasteurs et brebis de l’Église de Dieu, étaient réunies au Delta Chelsea, un hôtel étoilé au centre-ville de la capitale ontarienne.

À vrai dire, dès mon arrivée devant cet immense palace, je sentis mes origines rigaldiennes refaire surface: “Mon Dieu un valet! Voyons! Je peux porter mes valises tout seul… Pourquoi le concierge a-t-il son bureau en plein milieu du hall d’entrée? Chez nous les concierges n’ont même pas de bureau!” Encore plus ronds étaient mes yeux lorsque j’ai constaté le prix de ma chambre située au 21e étage: 320 $ par nuit en haute saison… Plus tard, en début de soirée, nous avons eu droit à un buffet “bien béni” où je me suis même trompé dans les ustensiles mangeant le plat principal avec la fourchette à dessert… Inutile d’ajouter que la surabondance du buffet, combinée avec le scintillement des lustres de cristal, me donnaient plutôt à réfléchir sur le thème de notre futur rassemblement avec le Saint-Père : «Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde» (Mt 15, 13-14). Par chance, le reste de la soirée se déroula sans anicroche. Pourtant, un détail m’étonne: le comité organisateur des JMJ, voulant mettre en évidence l’importance du sacrement de la réconciliation, nous révèle que les Chevaliers de Colomb offrent un chèque de 1 000 000 $ pour l’aménagement d’un “parc de confessionnaux” sur la rive du lac Ontario…

Le lendemain, suite à un déjeuner continental propice aux échanges entre délégués nationaux et internationaux, débutèrent les sessions, parfois longues, dois-je avouer. Il s’agissait d’une panoplie d’informations relatives aux événements à venir: sécurité, estrades, infirmerie, toilettes chimiques, catéchèses, transport, etc. La journée se déroule relativement bien et tout le monde semble heureux. Un autre détail retient mon attention: tous ces prêtres, jeunes ou plus âgés, tout de noir vêtus et ornés du collet romain. Cet habillement ne fait-il pas fuir ceux que nous voulons rassembler? À tout le moins, il n’incite pas au rapprochement…

Départ pour la cathédrale de Toronto: une messe solennelle présidée par un prélat romain et télévisée à l’échelle nationale. En fait, tout fut très ordonné lors de cette célébration: les évêques à l’avant, les prêtres dans les premiers bancs à gauche, la chorale au milieu de l’église et le reste du peuple des rachetés où il restait de la place… Une célébration parfaitement bilingue (!): une prière universelle en français et le reste dans la langue majoritaire de notre beau pays… Bref, une célébration sans grand dynamisme accompagnée par une chorale de 300 jeunes chantant des cantiques traditionnels avec une monotonie peu ordinaire. En somme, le type de célébration tellement plate et inadaptée à la jeunesse que je me demandais si je participais vraiment à un congrès des JMJ ou à je ne sais trop quel mouvement de droite. Et moi qui essaie de montrer une image dynamique de l’Église aux jeunes que j’accompagne!

Pire encore fut la soirée! Imaginez la ville de Toronto, parée de tous ses feux, conviant les délégués jmjistes du monde à un grand souper en compagnie du premier citoyen de la place (qui soit dit en passant serrait la main des Hells Angel le matin même…). “See how Toronto is a beautiful city!” Par hasard, pendant que tout le monde sirotait son apéro, l’oreille chatouillée par la musique de l’orchestre de chambre tout en grignotant les fins fromages canadiens, je rencontrais un homme du Congo. Après salutations, je lui ai demandé: “Combien de jeunes de chez vous pensez-vous envoyer à Toronto?” Et l’homme de me répondre en fronçant les sourcils : “Probablement aucun. Vous savez les visas canadiens sont très difficiles à obtenir et le coût des billets d’avion exorbitant. Le Canada, c’est au bout du monde. Les JMJ vont bientôt devenir un événement purement occidental…”

C’était la goutte qui fit déborder le vase: les Chevaliers de Colomb peuvent donner un million de dollars pour construire des “confessionnaux jetables” alors que nos frères africains ne pourront prendre part aux JMJ ? La ville de Toronto pouvait nous accueillir au champagne et au saumon fumé, mais le Canada demeurait toujours au fin fond d’un igloo en plein milieu du pôle Nord… Autant dire que j’en avais l’appétit coupé. Notre société d’apparat me levait le cœur. Comment mon Église pouvait-elle se lier à cela? De voir tous ces gens qui buvaient goulûment leur champagne et les paroles mielleuses du maire de Toronto, c’en était trop! Je me suis dit: Est-ce que c’est ça être lumière du monde? Est-ce par l’image d’une Église qui fait des meetings comme les multinationales que les jeunes vont adhérer au Christ? J’étais convaincu que nous faisions fausse route… Heureusement, la simplicité de mes “collègues de travail” des différents diocèses québécois m’a ramené les deux pieds sur terre.

La liturgie du lendemain, dans “l’intimité” de la salle de conférence de l’hôtel a aussi calmé ma crise de foi… J’étais même content lorsque la province de l’Ontario nous a accueillis au Ginger Ale le dimanche midi, au Skylon restaurant, tout en tournant à 20 mètres au-dessus des chutes du Niagara… De reprendre le VIA Rail pour revenir à Montréal, c’était presque l’extase. De rencontrer mon équipe JMJ, au diocèse, le lendemain c’était… l’Église, dans ce que j’aime le plus de sa simplicité et de son authenticité.

Somme toute, après ce long périple, je fais une fois de plus mienne la prière de Jésus: “Ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, je te remercie d’avoir révélé aux petits ce que tu as caché aux sages et aux gens instruits.” (Lc 10, 21b)