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mercredi 1 août 2007

Ma’ale Adumim… pas si loin de chez vous !



À 15 minutes de Jérusalem-Ouest, la partie juive aux allures californiennes de « l’indivisible cité », existe une banlieue nommée Ma’ale Adumim. Elle est merveilleuse, fleurie, joviale avec de jolis immeubles d’habitation un peu partout, de belles routes, des parcs et des arbres. En bref, Ma’ale Adumim ressemble à une oasis, une beauté jaillie en plein désert (et en effet, cette banlieue est en plein désert). Y vivent des gens comme vous et moi, qui triment de 8h le matin à 5h le soir, qui aiment magasiner dans les nombreux centres d’achat de la place, aller à l’une des 4 quatre piscines de la ville ou encore bouquiner tranquillement dans la « bibliothèque de la paix ». Pour simplifier la vie de ses 35 000 habitants, cette oasis est reliée à Jérusalem par une autoroute très efficace qui zigzague joyeusement à travers les collines désertiques, les camps de bédouins et le mur de sécurité spécialement adapté à la couleur du paysage, un beige sable. Au passage, à quelques minutes de la ville, vous pouvez saluer les soldats de la main au poste de contrôle. N’ayez crainte : on ne vous arrêtera pas… ils sont là pour assurer votre sécurité contre les « terroristes » potentiels.

Je vous jure : j’ai été touché par la beauté du lieu. Vraiment, si je ne prenais pas le temps d’y réfléchir un peu, j’y déménagerais spontanément ! Comme nous le soulignait Angela Godfrey du Comité israélien contre la destruction de maisons [1] lors d’une vision alternative de Jérusalem-Est , le seul hic est que Ma’ale Adumim est la deuxième plus grande colonie de peuplement israélienne – la première à avoir obtenu le statut de ville en 1992. Or, qui dit colonie dit vol de terres, déplacements de population et défense des territoires arrachés.

Vol de terre… L’image est assez simple : située à 4,5 km de la ligne verte (la frontière de 1967), Ma’ale Adumim est complètement en territoire palestinien occupé et sur des terres qui appartenaient jadis aux habitants d’Abou Dis, El Izriyeh, El Issawiyeh, El Tour et Anata, dont les possibilités d’expansion sont aujourd’hui fortement réduites.

Déplacement de population… La communauté bédouine Jahaline n’est pas en reste : chassés du Negev en 1948, les réfugiés se replient sur le territoire de la future Ma’ale Adumim. Or, à partir de 1976, les avis d’éviction, les destructions de maisons et les incursions militaires dans les camps bédouins deviennent une routine. Entre 1997 et 1999, 120 familles sont chassées pour laisser place à la colonie en expansion (malgré les recours devant la justice israélienne) et redirigées par Israël à 500 mètres du dépotoir d’Abu Dis (où sont versées les ordures du grand Jérusalem et de Ma’ale Adumim, soit 700 à 800 camions par jour), un endroit naturellement des plus propices pour faire paître des moutons… [2]

Défense et annexion des territoires occupés… Ma’ale Adumim constitue aujourd’hui la dernière pelletée de terre afin de déclarer morte et enterrée la solution à deux États. En effet, si la colonie occupe aujourd’hui 7 kilomètres carrés, le plan municipal d’expansion prévoit au contraire une expansion jusqu’à 55 kilomètres carrés. Autrement dit, la colonie s’étendra quasiment de la mer Morte à Jérusalem, coupant ainsi la Cisjordanie en deux ; de même, l’expansion vers le Nord de Ma’ale Adumim grugera les dernières possibilités de croissance de Jérusalem-Est . [3]

Incroyable ? En effet, il est presque difficile de croire que la merveilleuse Ma’ale Adumim soit entachée d’autant de sang et de souffrance… Encore plus difficile de croire qu’à l’ombre de cette cité rutilante, il y ait tant de sœurs et de frères que l’on cherche à faire disparaître, dont on cherche à nier l’existence. En fait, pour qui s’arrête quelques minutes pour y penser, force est de réaliser que les Ma’ale Adumim pullulent dans notre monde. Par exemple, bien qu’elles soient vieilles de 400 ans, les Amériques regorgent de « frères-bédouins » déportés. Sans le savoir, vous vivez probablement sur la terre de quelqu’un d’autre, sur une terre conquise et colonisée. Personnellement, je n’ai qu’à penser à Montréal : la belle ville aux cent clochés s’est imposée sur un territoire où vivaient entre autres les Mohawks, ne laissant à cette nation que la petite bande de terre au Sud de l’île qu’est aujourd’hui Kahnawake... Et guise de compensation, nous les avons enclavés !

Ma’ale Adumim est-elle si loin de chez vous ? Répondre à cette question, c’est être plongé au cœur du conflit israélo-palestinien sans même sortir de chez vous… Ahlan wa sahlan fi Filestine ! [4]




[1] Pour en savoir plus, voir le site d’ICAHD au www.icahd.org.
[2] Pour plus d’informations sur ce dossier controversé (les habitants de Ma’ale Adumim tout comme les autorités israéliennes ont évidemment un tout autre discours, percevant plutôt les Bédouins comme des « squatters » et un foyer de cellules terroristes), voir l’étude du Applied Research Institute of Jerusalem, « The Jahalin vs. Ma'ale Adumim: Case History », 21 février 2007, http://www.arij.org/index.php?option=com_content&task=view&id=273&Itemid=26&lang=en, et la lettre au secrétaire général des Nations Unies de Agricultural Development Association (PARC), Al Haq, Applied Research Institute -Jerusalem (ARIJ), Badil Resource Center for Palestinian Residency and Refugee Rights, Defence for Children International/Palestine Section (DCI), Ensan Center for Democracy and Human Rights, The Israeli Committee Against House Demolitions (ICAHD), and the Jerusalem Legal Aid Center (JLAC), « Urgent appeal on the situation of the Jahalin Bedouin living in the occupied Palestinian territory and threatened by forced displacement », 6 juillet 2007, http://www.dci-pal.org/english/display.cfm?DocId=588&CategoryId=1.
[3] Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal, « A l’ombre du mur : Comment Israël confisque Jérusalem-Est », Le monde diplomatique, février 2007, http://www.monde-diplomatique.fr/2007/02/REKACEWICZ/14411.
[4] Bienvenue en Palestine !

vendredi 19 janvier 2007

Que le christianisme se taise ! Seuls les analphabètes savent lire la Bible

Nous sommes samedi, il est 7 heures du matin. Dehors, les corbeaux croassent régulièrement et les petits oiseaux gazouillent. Il fait frais. D’ici midi, il fera dans les 30 degrés. Tel est l’hiver kenyan à Nairobi ! Le Forum social commence cet après-midi, le forum de théologie et libération se terminait hier avec l’allocution du charismatique Desmond Tutu. Les derniers jours ont été à la fois riches, complexes et épuisant. Alors que mon corps voudrait dormir un peu plus ce matin, je ne peux m’y résoudre : il y a en moi un sentiment d’excitation et de grande urgence.

Les derniers jours, particulièrement mes discussions avec plusieurs Africains et ma découverte des slums, ont été bouleversants : des gens meurent, il faut agir et maintenant ! Nos religions tuent ! Comme le disait une collègue d’Amérique latine qui travaille avec les premières nations de Colombie : les monothéistes patriarcaux ont les mains pleines de sang, ce sont les religions qui ont construit et supportent toujours l’Empire. Combien de Chrétiens vivent de la souffrance et de la mort de leurs pareils sans broncher ? Abraham est mort et ses « fils » devraient simplement se taire et mourir...

Avec plus de modération, le combien touchant théologien coréen Kim Yong-Buck abondait dans le même sens : pourquoi Jésus d’Asie (Nazareth est bien en Asie !), qui s’est levé contre l’imperium romanum et a été condamné à mort par lui, est-il devenu l’Agent romain par excellence par la liturgie, la théologie, les ordres religieux, le cléricalisme, etc. ? Plutôt que d’exhorter au silence les religions impériales, Kim propose une convergence de toutes les fois du monde pour la libération. Selon lui, le dialogue, la coopération et la solidarité interreligieuses ne mènent qu’à des discours creux. Ce n’est pas assez ! Il nous faut converger ensemble en une résistance qui adopte une vision, des actions et des stratégies communes. Il faut se découvrir en agissant pour un but commun.

Évidemment, il s’agit encore de mots, des mots gentils, certes, dont nous avons besoin, mais la convergence dans la réalité est plus difficile. Une fois de plus, c’est de l’ingéniosité du slum que me vient un début d’espoir, ce lieu qui ne déshumanise pas ceux qui sont dedans mais vous et moi qui sommes dehors, qui acceptons passivement la mort de nos pareils ! Comme le disait Desmund Tutu hier soir dans la fougue et les éclats de rire : Toi, oui, toi ! Tu es unique, tu es merveilleuse ! Tu es extraordinaire ! Hihihihi ! Dieu t’aime comme si tu étais la seule personne sur cette terre ! Hahahaha ! Oui, tu es son image, tu es son représentant sur terre ! Dans l’Église catholique, comme dans une bonne partie de l’Église anglicane, nous nous agenouillons devant la présence eucharistique de Dieu. Toi, toi, toi et toi, vous êtes à l’image de Dieu !Devant chacune, chacun, de vous je dois donc faire une génuflexion ! Nier l’humanité de son frère, de sa sœur, est un blasphème ! C’est comme cracher au visage de Dieu !

Or, quel blasphème encore plus grand, pour qui vous qu’à 5 km de différence, entre Nairobi et Kivera, c’est la ouate pour les uns et les ordures pour les autres, le ciel et l’enfer. Comme je disais, c’est du bon Père Alex que me vient une part de réponse sur le rôle de la religion, et de ma religion hégémonique, dans la libération : c’est impossible de lire la Bible à Langata (le cartier où nous vivons que certains nomment aussi le « petit Vatican » puisque la plupart de confessions chrétiennes et maintenant communautés religieuses catholiques y ont leurs séminaires et leurs grandes maisons entourées de clôtures et gardées par des sociétés de sécurité privée… à l’ombre des clôtures de ces nantis, des sous-privilégiés construisent de petites maisons et attendent qu’on leur offre le privilège d’un peu d’eau). Donc, impossible de lire la Bible à Langata, il faut aller à Korogocho, dans le slum. Autrement dit, on ne peut pas lire la Bible dans Rosemont, il faut aller dans Saint-Henri ! Ô paradoxe : comme Jésus en son temps offrit le royaume de Dieu aux prostituées, aux voleurs d’impôts et aux pécheurs, ce sont les analphabètes qui aujourd’hui savent lire la Bible !

Ce même résonnement, on peut le pousser encore plus loin à propos du Forum théologie et libération lui-même : ce ne sont pas les intellectuels et les bien-pensants universitaires avec leurs faramineux salaires qui savent ce qu’est la libération (ou enfin très peu, c’est comme les nantis qui peuvent lire la Bible !). Ces gens doivent être d’une grande humilité, se taire, s’effacer pour laisser la parole aux autres. Ils doivent non les haut-parleurs du système ou de leur propre volonté de pouvoir, mais les porte-parole des réprimés, des exclaustrés, des muets. À cet égard, le FMTL ne fut qu’un début d’ouverture d’un espace de réelle libération et de partage de la parole. Des quatre jours de Forums, 2 ½ jours furent des conférences de spécialistes, ½ journée fut la visite des slums et orphelinats, et une journée fut consacrée aux ateliers. Physiquement parlant, dans la salle de plénière les chaises étaient cordées en rang d’oignons plutôt qu’en cercle. L’espace en était d’avance un de monopole de la parole, la « vérité » venant de devant, malgré tous nos discours sur l’importance du pluralisme comme don de Dieu. Un tel environnement privilégie énormément les Occidentaux aussi (fort heureusement, tout près de la moitié de l’assemblée était africaine !) qui ont l’habitude de gueuler et de débattre. Je doute fort que cette manière de faire ressemble beaucoup aux cultures africaines… il faut faire autrement, collectivement, et que l’Ouest se taise !

lundi 15 janvier 2007

2,5 millions d’être humains inexistants, 2,5 millions de débrouillardises quotidiennes

Jambo rafiki ! Bonjour mon ami, en kiswahili (la deuxième langue officielle, après l’anglais, de la République du Kenya) ! Après 18 heures d’avion et d’attente aux aéroports, me voici sur cette terre d’Afrique : terre si belle avec son odeur de terre rouge, sa végétation de palmiers et d’ibiscus gorgés d’eau et de soleil, sa population belle, fière et si accueillante ! Asante sana ! Karibu ! (Merci beaucoup, je t’en prie !) En même temps, me voici sur une terre pillée de ses ressources (le pétrole, les mines, les forêts) et violée en sa chair (populations affamées, vente d’armes, trafic humain) par ma civilisation qui dit respecter les droits humains chez elle, mais les viole à l’étranger. Peau blanche au milieu de la marée noire, me voici à Nairobi, moi le descendant de colons français, le complice chez moi du génocide des 60 000 Amérindiens survivants, le complice ici d’un système économique qui tue. Me voici, descendant d’un avion blanc à 95%, parmi la cohorte de mes semblables venue se dépayser en safari, comme si les animaux et la jungle avaient plus d’intérêts que les humains d’ici. Ce soir, comment puis-je me brosser les dents et prendre ma douche alors que je sais l’eau est si précieuse ici ? Comment puis-je manger dans la joie mes bananes achetées sur le bord du chemin pour presque rien à cette femme qui n’aura peut-être pas l’essentiel pour nourrir sa famille ?

Cette femme, il est fort probable qu’elle retourne au couché du soleil à Kyvera, un immense bidonville aux portes de Nairobi où plus de 2,5 millions d’êtres humains tentent de vivre et de survivre. Je dis « êtres humains », mais je brise déjà la loi du silence : bien que ces humains comptent pour la moitié des habitants de Nairobi, leur « quartier » ne figure sur aucune carte géographique et le gouvernement kenyan n’entretient aucune relations avec eux…
Au bord de la cité, 2,5 millions d’oubliés…
Au seuil de la rutilante Nairobi, 2,5 millions d’ombres humaines tapies...
Au côté de la performante vantardise, 2,5 millions de quotidiennes débrouillardises

Me voici, le riche, devant le bidonville. J’y serai jeudi pour le visiter avec sœur Bégonias, dans le cadre du Forum théologie et libération.
Me voici, le blanc pro-occidental, au cœur d’un continent qu’on préfèrerait souvent ne pas mettre sur la carte (d’ailleurs, on n’en parle pas à l’école) comme Kyvera.
Me voici, l’intello du Nord qui ignore tout du Sud, devant la beauté du Kenya et de ses 42 communautés culturelles (que certains nomment tribus) et de leurs coutumes particulières.
Me voici, le catholique inconfortable avec son Église, devant cette Nairobi aux multiples fois : celle des hindous, des sikhs, des musulmans, des chrétiens, des bahaïs…
Me voici, être humain parmi les humains, animal parmi les lions, les éléphants, les guépards, les gazelles, les hippopotames, vivant parmi les palmiers, les sycomores, les grandes herbes et les bananiers…
Me voici, pour transformer ma honte colonialiste et mes privilèges en solidarité partagée, en espérance communautaire qui dépasse toutes les guérillas.
Me voici dès demain avec 200 femmes et hommes d’Afrique, d’Europe, des Amériques et d’Asie pour aborder les spiritualités à développer et nourrir pour un monde différent…
Me voici, dans 5 jours, avec 100 000 hommes et femmes du monde, pour poser ma pierre, dans une conscience globale, à la construction d’un autre monde possible, d’un monde paix.