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vendredi 2 février 2007

Pour revivre Nairobi en photos

À tous ceux et celles qui ont suivi de près les textes que je vous ai retransmis d'Afrique, voici enfin les images qui vont avec! Une autre façon de vivre et revivre le Forum social mondial et ma rencontre avec la bouleversante réalité du Kenya est de visiter ma gallerie de photos commentées. Pour ce faire, simplement vous rendre sur
http://flickr.com/photos/idealiste-convaincu/

jeudi 1 février 2007

Amsterdam et le Québec vus de Nairobi

Ce texte a été par Jean-François Roussel suite à notre passage contrasté entre Nairobi et Amsterdam. Ce texte est d'autant plus touchant qu'il trace tant de parallèles entre la réalité d'ici et celle de l'Afrique, tant de similarités que nous ne voulons pas voir...

Nous sommes arrivés à l’aéroport Pierre-Eliott-Trudeau à mardi à 17h00, au terme d’un voyage de 24 heures environ. Nous transitions par Amsterdam, où nous devions attendre plusieurs heures avant de prendre notre second avion pour Montréal. Aussi avons-nous décidé d’aller visiter un peu la ville. Nairobi jette sur Amsterdam un éclairage bien particulier. Sous cet éclairage c’est Montréal qui apparaît aussi. Et le projet d’une théologie contextuelle d’ici. Est-il possible de faire de la théologie contextuelle dans une société riche et démocratique?

Une ville libérale
Nous marchons à Amsterdam, une ville fondatrice du capitalisme, où le libéralisme a trouvé un champ d’application majeur. Amsterdam, fondée par des commerçants, point de départ d’explorations commerciales dans les ‘nouveaux mondes’ d’Orient et d’Occident – dont la Nouvelle-Hollande annexée ultérieurement à la Nouvelle-Angleterre. Amsterdam, lieu de refuges de libres penseurs qui ont pu y donner leur pleine mesure à l’encontre des monarques et des Églises. Les plus célèbres de notre point de vue sont René Descartes et Baruch Spinoza. Aujourd’hui encore, la tolérance est érigée en vertu cardinale. Un indice bien connu : le partage des rues entre piétons, automobiles et une nuée de cyclistes qui se rendent au travail et qui nous font presque regretter de ne pas tenir des guidons entre nos mains à cette heure. Amsterdam est une ville conviviale, dont l’Amérique pourrait s’inspirer.

Un récent numéro de la revue Relations apporte quelques nuances à cette tolérance légendaire d’Amsterdam. Depuis l’assassinat du réalisateur Van Gogh, une tension grandissante de même qu’une xénophobie insoupçonnée font rage dans le pays. Néanmoins, la ville tient à préserver son image de ville tolérante, qu’une promenade dans le centre-ville tend à conforter.

Le quartier où nous marchons est dédié aux plaisirs dans une atmosphère qui se veut soft. Les cafés abondent, où des pipes à eau en vitrine annoncent qu’il est possible d’y fumer du cannabis en toute légalité. Amsterdam est une ville souriante.

Nous voici ensuite dans le Red Light, où les plaisirs proposés sont plutôt d’ordre sexuel. Les sex shops étalent leurs étalages de godemichés et autres accessoires habituels de l’industrie. Le côté primaire de l’imaginaire érotique qui s’y dévoile nous laisse perplexe. Enfin, il faut de tout pour faire un monde... La prostitution aussi est légale. Nous écoutons Jean Bellefeuille, qui a étudié les aspects locaux et internationaux de la prostitution dans une recherche à la Conférence religieuse canadienne. Si je le voulais, je pourrais m’éclater avec une prostituée sans la moindre crainte de l’arrestation. Amsterdam est une ville tolérante.

À l’heure très matinale où nous sommes, les femmes n’ont pas encore gagné leurs sièges dans les vitrines où elles s’exposeront tout à l’heure. En très petite tenue, une prostituée est en train de converser avec sa voisine dans l’embrasure de la porte. En espagnol, elle lui dit sa grande fatigue émotionnelle après ses deux derniers clients, qui l’ont traitée d’une manière éprouvante : « Je n’en peux plus! ». Tout à côté, un homme nous aborde en espagnol, nous proposant d’essayer « ses » filles. Son souteneur, sans doute.

Que dire d’Amsterdam? Tolérante, sans doute. Conviviale? Souriante?

Après Nairobi
Nous arrivons de Nairobi, où la plupart des gens s’arrangent avec un salaire annuel de quelques centaines de dollars. La vie y est dure, le luxe rare sauf pour une minorité. Et nous voici dans un environnement de ville riche, dans un quartier touristique il est vrai, dont l’économie tourne essentiellement autour du luxe. Un luxe directement proportionnel à l’austérité de l’Afrique. Amsterdam a été une puissance coloniale soutenue par des commerçants dynamiques et audacieux.

À Nairobi, la possibilité de la violence est omniprésente dans les rues, dans les parcs : les barbelés composent un élément du décor; les soldats armés sont partout. Mais ici, à Amsterdam, à côté des canaux paisibles, des vélos poétiques, de l’allure décontractée des gens, la violence existe. Elle s’affiche avant les heures d’affaire, avant le début du spectacle. Les souteneurs aimeraient bien apparaître comme de paisibles commerçants. Même quand ils profitent de la tolérance des Pays-Bas pour faire d’une ville le terminus de la traite des femmes venues d’autres pays. Des femmes dont les motivations à faire de la prostitution ne doivent pas être bien différentes de celles qui expliquent la prostitution à Montréal. Peut-être pas très différentes non plus de celles des prostituées de Korogocho et Kibera à Nairobi. Ces femmes ont commencé à se prostituer vers le milieu de l’adolescence. Illégal, évidemment. À l’âge de la majorité, elles perpétuent les abus subis auparavant. Légal, évidemment. Les souteneurs sont ravis. Le fisc y trouve son profit. L’État en fait un de ses arguments touristiques, à côté des tulipes et des moulins à vent. Amsterdam est bucolique.

À Amsterdam, les prostituées ont des droits. Elles reçoivent un suivi médical, prévention contre les MTS oblige. On ne peut évidemment rien faire contre la violence des heures de travail, contre les jeunesses violées. Mais Amsterdam sourit.
Amsterdam, Montréal, l’indifférence

Culturellement, Montréal est plus proche d’Amsterdam que de Nairobi. Je songe à tous ces touristes dont le passage à Montréal ou à La Malbaie serait incomplet sans une soirée au casino. Environnements rutilants, bénis par le Gouvernement québécois. Lequel assume ses responsabilités en faisant bien, par ci par là, des campagnes publicitaires contre le jeu compulsif. Il le faut bien, après tout, minimum de décence au vu de tout ce que cela rapporte. Avouons que c’est bon pour l’image. Pendant ce temps, au casino, ou dans les vidéo pokers, des femmes et des hommes jouent leur chemise, consomment leur descente aux enfers et celle de leurs conjoint-e-s et enfants. Vient ensuite le dur réveil, dans les dettes, la honte, la solitude, les couples et les familles en éclats. Le désespoir en pousse plusieurs à leur dernier geste, à leur ultime violence. Ni barbelés ni soldats n’ont été nécessaires. Les victimes ont fini le travail toute seules.

Je ne prétends pas régler la question de la prostitution et de sa légalisation. Je sais bien que c’est une question complexe. Je sais bien que le mieux est parfois l’ennemi du bien. Que la politique est l’art du possible. Que l’enfer est pavé de bonnes intentions. C’est aussi ce que Loto-Québec répond aux opposants aux casinos. Je me contente de noter qu’Amsterdam est conviviale, que La Malbaie sourit, que nos sociétés riches sont décontractées.

L’intolérable, lui, est rangé aux marges, géré comme un épiphénomène. La violence est toujours possible à Nairobi et l’environnement ne cesse de nous le rappeler sans pudeur. Pendant ce temps, au nord, à Amsterdam comme à Montréal, elle est discrète, à la marge, dans la ruelle, dans l’embrasure d’une porte où se dit à voix basse un « Je n’en peux plus », dans l’indifférence d’un souteneur, d’un croupier ou d’un technocrate.

Je reviens de Nairobi avec au cœur le souhait de montrer ces violences discrètes, dont il est si facile de faire abstraction ici, de montrer l’intolérable derrière le décor démocratique et libéral de nos sociétés, où l’admirable peut côtoyer le sordide. Il est possible, et nécessaire de faire de la théologie contextuelle dans notre société riche.

vendredi 26 janvier 2007

Bilan : Le monde vu du Forum social mondial

Ce texte a été écrit par Angela Gabriella Aurucci, Denise Couture, Jean-François Roussel, et moi-même, tous membres du CÉTECQ, et envoyé aux journaux québécois qui semblent beaucoup trop occupés à Davos pour parler de Nairobi...

Du 20 au 25 janvier, se tenait à Nairobi le septième Forum Social Mondial. L’événement, d’une envergure impressionnante, regroupait environ 100 000 personnes venues des 5 continents, dans l’esprit d’une pensée et d’une pratique altermondialistes. Nous sommes venus ici pour apprendre, au contact d’une diversité d’expériences, comment une multitude de communautés locales, de par le monde, réagissent à la transformation de leurs milieux en contexte de globalisation.

Il n’est pas facile de rendre compte de l’expérience à la fois si riche et parfois si contradictoire du Forum social mondial qui a présentement cours à Nairobi. Parmi cette masse de militant(e)s et d’intellectuel(le)s l’esprit est à la résistance : un autre monde est possible !

Et pourtant, la résistance contre l’Empire et les infrastructures néo-libérales cohabitent ici avec le capitalisme dans une déchirante tension. Un exemple : alors que se rassemblent les groupes qui luttent contre coca-cola, on nous vend partout sur le site de l’eau mise en bouteille par l’une de ses filiales. Au FSM existe aussi la discrimination économique : on peut acheter sa banane pour 5 Ksh (0,03$) l’extérieur du site, sur place pour 10 Ksh (0,06$) d’un marchand itinérant ou bien pour 50 Ksh (0,30$) dans la tente de la succursale kenyane de la multinationale Fairmount présente sur place. Pire encore, alors que l’on parle d’écologie toute la journée, le soir venu, on trouve des amoncellements de déchets partout sur le site puisqu’il n’y a pas de poubelles nulle part !

Une couleur africaine

Que dire de Nairobi elle-même ? D’abord, qu’elle est une ville diversifiée aux points de vue culturel, économique et religieux.

Tenir le Forum social mondial en Afrique, c’est rencontrer un mélange culturel à deux points de vue : mélange des cultures d’Afrique subsaharienne en présence (car il va de soi qu’elles sont majoritairement représentées), dont la variété peut facilement échapper à l’occidental mais qui se manifeste ici; mélange des cultures traditionnelles et modernes aussi. Une image éloquente : celle de jeunes Masaïs en tenue traditionnelle, au regard de feu, venus ici au même titre que les autres participants pour écouter et partager : arc à l’épaule, bâton de berger à la main ; mais qui, comme tant de jeunes Québécois, se retirent brièvement des ateliers en extirpant de leur besace des cellulaires chantonnant ! Ou encore, la congestion routière du matin sur l’autoroute en direction du centre-ville, pendant que dans d’autres quartiers des gens déambulent à pied en tirant une charrette ou en guidant une vache ou des chèvres.

Un autre aspect de la variété à Nairobi, c’est une inégalité socioéconomique frappante : d’une part, une classe très riche, habitant maisons cossues (et bien gardées), roulant en VUS; de l’autre, Kogorocho, Kibera et d’autres bidonvilles où s’entassent 2 millions de personnes dans un degré de misère matérielle qui apparaît sous-humain, et pire que celles des bidonvilles d’Amérique latine.

Voilà qui pourrait nous entraîner sur la pente facile de la commisération à la vue du « pauvre » Africain. Non, nous résistons à ce réflexe, pour deux raisons. D’abord, parce qu’il n’est pas tout à fait exact de dire que ’Afrique est « pauvre » : plus précisément elle est exploitée, ses fabuleuses ressources pillées depuis plus d’un siècle (1885, Conférence internationale de Berlin, qui réunit les chefs des États coloniaux pour régler le partage de l’Afrique en parts de gâteau pour tous les convives). Sans parler, bien sûr, de l’immense capital humain perdu par la traite des esclaves en Europe et en Amérique, à une époque heureusement révolue.

Il faut venir ici, sur place, pour constater de visu les résultats de cette histoire. Pour éprouver la légitimité d’une revendication croissante, celle de l’annulation de la dette des pays d’Afrique, qui ont largement contribué à créer la richesse des banques du Nord sans jamais être payés de retour. Le Forum de Nairobi n’a pas le chic de celui de Davos, quelques clics de Google Earth plus haut, mais Nairobi instruit beaucoup sur Davos.

L’autre raison pour laquelle nous résistons au réflexe de regarder l’Afrique par la lorgnette de la « pauvreté » : alors qu’on nous a appris à considérer le continent africain comme perdu, sous-développé et incapable de se prendre en main (et donc encore moins de contribuer au mouvement altermondialiste), nous découvrons ici des personnes créatives, inspirantes et riches d’une diversité que nous avons parfois tant de mal à célébrer. Par exemple, le Kenya est constitué de 42 communautés culturelles (ce que certains nomment tribus) qui cohabitent pacifiquement malgré les différences de langues et de religions, pour ne nommer que celles-ci. La vaste proportion d’Africains ici présents nous racontent leurs luttes et leurs engagements quotidiens de libération.

Le Forum de Nairobi, en effet, a accordé une place de choix aux préoccupations et aux enjeux africains, en tâchant souvent d’articuler réflexion et stratégie d’intervention. Citons à titre d’exemples, le problème de l’eau et de sa distribution. Le fondamentalisme religieux et les moyens de le contrer. Le VIH-sida. La libéralisation du marché du travail et les femmes en Afrique. Le Sahara occidental, dernière colonie africaine. L’Université africaine à l’heure de la mondialisation. La spiritualité africaine et son apport à la décolonisation des esprits. Le processus de réconciliation au Rwanda. Perspectives africaines sur le commerce équitable. L’impact déstructurant des OGM sur l’agriculture et les agriculteurs en Afrique. Ce ne sont là que quelques-uns des très nombreux thèmes africains abordés au Forum, parmi beaucoup d’autres qui concernent d’autres régions du monde, y compris la nôtre.

Un regard québécois

Regarder le Québec, et plus largement l’Occident, du Kenya est une expérience des plus bouleversante. À leur exemple, nous sommes devant le défi de construire une solidarité internationale, de modifier notre structure de pensée qui fait en sorte que l'on aborde très spontanément les Africains comme des victimes. Nous dispenser de cette tâche consolide les relations coloniales et fait obstacle à la tâche commune de bâtir les conditions d'une solidarité.

D’un point de vue québécois, l’intérêt d’un forum mondial en Afrique est de jeter un éclairage nouveau sur certaines questions proprement québécoises et de favoriser des réseautages inattendus. Ainsi, la situation des éleveurs nomades de l’Afrique de l’Est rappelle à maints égards celle des nations autochtones de chez-nous, entre autres à propos du territoire et de la discrimination. Ou encore, le concept de développement durable est critiqué à partir d’une perspective du Sud : alors qu’il devient de plus en plus clair que la planète ne peut plus suivre la cadence de son exploitation au nom du développement (durable ou pas), ne serait-il pas temps d’oser remettre en question, de manière radicale, cet objectif de développement continu ? A fortiori quand ce développement des uns se fait aux dépens de la vie des autres (voir chez-nous l’impact du détournement du fleuve Rupert sur les communautés cries).

On pourra toujours reprocher au Forum social mondial de regrouper les utopistes de tous les continents pour des résultats politiques bien minces. Bien sûr, un sommet de chefs d’États fait sentir ses effets avec autrement plus d’efficacité. Pourtant, au FSM, on peut entendre des voix multiples, venues de partout, qu’on n’entendra pas ailleurs s’exprimer d’une voix unifiée. Non pas des voix d’utopistes mais celles de gens engagés dans une mosaïque de projets de terrain, à la grandeur du globe, qui produisent des changements réels à l’échelle locale. Les uns apprennent des autres et se regroupent par delà les frontières dans des réseaux neufs et inattendus. Cela justifie amplement l’expérience des Forum sociaux mondiaux et nous prépare avec impatience au Forum social québécois, qui aura lieu à Montréal en août prochain.

mercredi 24 janvier 2007

Message de Denise Couture d'Amsterdam

(Voici le message que Denise Couture, retournée plus tôt à Montréal, a envoyé à notre délégation il y a deux jours.)

Je vous écris de l'aéroport d'Amsterdam, alors que je suis sur le chemin du retour vers la maison. Je me sens triste et déçue d'avoir quitté le groupe la première et avant la fin du forum social. Hier, dans un atelier organisé par le groupe mondial « Des femmes pour la paix », une femme blanche a demandé à l’une des coorganisatrices du forum social, une femme noire : « Que dois-je rapporter chez moi de mon expérience à Nairobi ? » Celle-ci a répondu : « La relation que tu as établi avec moi. » La femme kenyane nous recevait chez elle. Elle nous a proposé de mettre en pratique une nouvelle manière de penser : de ne pas considérer le continent africain comme perdu, oublié et incapable de contribuer au mouvement altermondialiste mondial, mais plutôt de nous rappeler qu'un grand nombre de personnes africaines sont engagées dans des luttes de libération et que nous avons le défi de construire une solidarité internationale entre les personnes qui travaillent pour la libération. Cette femme nous a demandé de modifier une structure de pensée qui fait en sorte que l'on aborde très spontanément les Africaines comme des victimes. Cette façon de faire consolide les relations coloniales et fait obstacle à la tâche commune de bâtir les conditions d'une solidarité. La question n'est pas de savoir ce que le forum mondial peut faire pour les femmes, a-t-elle dit, au contraire l'action du groupe « Les femmes pour la paix » offre plutôt au forum social une proposition d'alternative. Cette femme a raison. Ce que je rapporte de mon expérience à Nairobi, ce sont de nouvelles amitiés, des relations personnelles établies avec des personnes hors de l'ordinaire. Ces relations sont politiques. Nous avons fait ensemble une analyse des structures qui rendent possibles des injustices vécues par des femmes et des hommes. Je pars avec la recommandation de Teresa Okure (doyenne d'une Faculté de théologie au Nigeria) d'apprendre à penser autrement : de ne pas considérer les femmes du bidonville de Kibera comme des victimes, mais de poser la question : comment Kibera est-il devenu possible? Comment agir pour qu'il devienne une impossibilité?

Buenas tardes
See you
Meilleures salutations

Denise

lundi 22 janvier 2007

Les peuples autochtones : architectes d’un autre monde possible face à la catastrophe occidentale

Comme le disait Angela hier, il n’est pas facile de rendre compte de l’expérience à la fois si riche et si contradictoire du Forum social mondial. Ici, la lutte contre l’Empire et les infrastructures impériales cohabitent dans une déchirante tension. Un exemple : alors que se rassemblent les groupes qui luttent contre coca-cola, on nous vend partout sur le site de l’eau mise en bouteille par l’une de ses filiales. Au FSM existe aussi la discrimination économique : je peux acheter ma banane pour 5 Ksh à l’extérieur du site, sur place pour 10 Ksh d’un marchand itinérant ou bien pour 50 Ksh dans la tente de la succursale kenyane de la multinationale Resort Inn présente sur place. Pire encore, alors que l’on parle de la Terre-mère et d’écologie toute la journée, le soir venu, il y a des amoncellements de déchets partout sur le site puisqu’il n’y a pas de poubelles nulle part !

Pas facile d’assumer sa position paradoxale. À ce propos, un atelier donné par le groupe International Feminists for a Gift Economy (www.gift-economy.com) auquel j’ai assisté sous le thème « Capitalisme patriarcal, (néo)colonialisme et les dons alternatifs féministes : femmes, nature et cultures indigènes » ouvre de riches voies. Un constat initial : le marché patriarcal néolibéral est un système parricide, infanticide et environementicide qui reproduit la domination patriarcale mortifère. Autrement dit :

Développement économique = vol, oppression et destruction

Les paroles d’une courageuse militante péruvienne de culture indigène quéchouanne étaient sans ambages à ce propos :
Ø Les biotechnologies entraînent la disparition des méthodes traditionnelles de chasse, de pêche et de culture des herbes médicinales de son peuple (des médecines combien de fois plus éprouvées que les nôtres !).
Ø Le « développement durable » n’est qu’une autre stratégie pour voler les dernières terres encore vierges à son peuple en créant des réserves nationales une fois que les colonisateurs d’hier et d’aujourd’hui ont rendu les autres infertiles.
Ø Le biotourisme n’est qu’une façon de plus d’exploiter ces terres « réservées » en donnant bonne conscience aux touristes occidentaux, tout en dépossédant ceux qui les occupent depuis des siècles, détruisant leurs cultures du même coup, au nom de la croissance économique qu’il ne faut surtout pas freiner.
Ø Les changements climatiques, notamment la baisse d’oxygène dans l’air, transforment l’environnement et la manière de vivre de son peuple, les femmes en sont les premières touchées. Kyoto est tout sauf suffisant et juste. La bourse du carbone n’est qu’un dumping écologique des pays les plus riches vers les nations qu’elles pillent et réduisent en esclavage économique (et ce malgré le 200e anniversaire de l’abolition de la traite des noirs par la Grande-Bretagne que nous commémorons cette année).

En fait, les peuples autochtones, les premières nations de nos terres colonisées et arrachées (au Québec nous avons 60 000 citoyens autochtones, 11 nations avec leurs langues et leurs cultures, que nous tuons à petit-feu avec notre politique d’apartheid), n’avaient nullement besoin de notre « développement » et de notre « civilité ». En clair, l’expansion de la civilisation occidentale et du capitalisme patriarcal est une catastrophe pour l’humanité et son environnement : aucune civilisation dans l’histoire n’a autant produit de gaspillage et d’injustices, ni séparée radicalement l’humain de la nature, ni hiérarchisée aussi intensément les vivants (femmes, enfants, esclaves, animaux) entre eux. Il faut aujourd’hui repenser en entier l’économie, la politique et les relations humaines, revoir ce système individualiste et patriarcal qui nous fragmente autant. Comme le suggérait une des panélistes, il faut élaborer une économie du don basée sur le modèle de la mère qui enfante dans la gratuité. Nous sommes tous enfants d’une mère, la Terre-mère nous a toutes engendrés. Nous sommes toutes et tous interreliées en ce monde telles des constellations. L’humain ne doit plus être uniquement un être de savoir (homo sapiens) mais un être de don (homo donors). Il nous faut élaborer une spiritualité de la Terre, il nous faut admettre notre ignorance et ses résultats terrorisants, apprendre de tous les peuples aborigènes que nous tentons depuis des siècles d’exterminer...

Dans sa folie marchande, les blancs et leurs complices sont en train d’euthanasier la planète et ses écosystèmes. Et pourtant, comme le disait une femme autochtone brésilienne, la Terre-mère sait engendrer le genre d’êtres humains dont elle a besoin et qui savent l’écouter. Aujourd’hui, au plus profond de leurs traditions et de leurs cosmologies diverses, les peuples autochtones détiennent le savoir, le Souffle et les plans nécessaires à la construction d’un autre monde possible. Les laisserons-nous en être les architectes ? Aurons-nous l’humilité d’être de simples ouvriers ?

dimanche 21 janvier 2007

Du FSM, rêver l’autre monde… Entre le cirque et la solidarité…


(Ce texte a été écrit par ma collègue Angela Gabriella Aurucci.)

Ce soir, alors que Michaël et moi avons pris le temps doucement de nous parler, nos cœurs se sont ouverts peu à peu pour découvrir une même fébrilité. La journée et la semaine ont été longues; le temps s’ellipse étrangement. En raccrochant le téléphone, je sens la distance des gens que j’aime, j’entends leur curiosité de nos nouvelles. De loin, ils rêvent avec nous, et désormais, nous savons que nous avons aussi des lecteurs qui sont du même rêve. C’est bon de savoir que nous formons ainsi une communauté de la parole; nous annonçons ce que nous recevons ici et déjà, vous entrez aussi dans le mouvement. Nous expérimentons ici les distorsions de temps et d’espace, typiques d’un séjour qui commence et se termine déjà, d’une terre lointaine mais qui vibre au plus profond de nous.

Ce soir, Denise est partie et notre délégation semble coupée de moitié, vidée d’une partie de son cœur. J’ai senti un instant d’effritement, un bris soudain de l’équilibre que nous avions créé entre nous. Après la fête hier, son départ marque le passage que nous vivons du Forum mondial de théologie et libération au Forum social mondial. Nous passons du petit, du particulier, de la communauté, à la masse, à l’anonymat, au collectif.

Ce fut donc aujourd’hui le véritable début du Forum social mondial. Quelques 300 ateliers nous étaient proposés, de 8h30 à 20h00. Munis du programme pour la semaine (qui fait 165 pages!) nous avons chacun pris notre chemin vers l’une ou l’autre présentation. Tournant en rond autour du Moi International Sports Complex – le stade qui sert de lieu de rassemblement – nous nous trouvions face au difficile choix de « magasiner » les causes. Nous avions bel et bien les pieds dans un « global Jukwaa » (kiswahili pour dire une plateforme internationale).

En ce moment, plutôt que de vouloir répertorier les discours qui nous ont touchés, ou les slogans activistes qui nous laissaient parfois sceptiques, plutôt que de livrer les problématiques urgentes qui nous ont fait pleurer, ce soir, avant tout cela, il y a dans nos voix une sensibilité qui n’y était pas les jours précédents. Je crois que nous nous situons à ce point de tension entre le cirque et la solidarité, comme si le rêve se fragmentait et se complexifiait devant nos yeux. Au forum de théologie, nous avons vécu une semaine où nos différences s’harmonisaient, se fécondaient plutôt bien. Non pas qu’elles aient été dissimulées, puisque nous avons partagé la diversité de nos héritages. Mais il semblait qu’il y avait un désir commun, un rêve commun d’une solidarité qui converge vers la libération. Nous avons partagé un acte de foi, nous avons cru ensemble qu’une spiritualité qui priorise la vie nous aiderait à faire advenir cet autre monde.

Ici au Forum social mondial, il y a également un acte de foi qui se fait. L’autre monde est possible, c’est du moins ce que l’on se dit les uns les autres, de plus en plus fort. Mais demeure toujours cette question du comment. Elle est chaude cette question, puisque justement, il n’y a pas une seule façon. Toute une palette de résistances, militantismes ou pacifismes nous est exposée ici, et tous nos paradoxes et ambiguïtés sont à fleur de peau. L’autre monde dont nous rêvons ne se vit pas forcément ici, même au Forum social mondial. Il n’est pas tout à fait là, mais presque déjà là aussi. Nous nous demandions, Michaël et moi, encore et toujours, pourquoi nous sommes là. Comment tenir, alors que même ici, dans cette célébration du rêve, nous avons du mal à « être autrement »? Comment risquer une parole alors que le geste ne la soutient pas?

Dans la joie, tout de même, nous apprenons à rire, à pleurer et à nous pardonner nos incohérences. Nous avons hâte de rentrer chez nous pour vivre, dans le petit, dans nos relations, un peu déjà des communautés de paix. Nous avons hâte de nous mettre à créer du beau, nous avons les poumons prêts à crier avec ceux que nous n’écoutons pas. Nous voulons vite devenir des artisans d’amour, nous repartirons pleins de foi, convaincus de notre rôle de co-créatrices, co-créateurs. Je pense que notre présence ici a un sens. Peut-être est-elle moins personnelle que collective, peut-être qu’elle fait partie de ces multiples espaces de lutte, de partage et de don. En tout cas, notre présence ici nous lie de plus en plus aux autres, elle nous rappelle la diversité qui habite la Terre et qui nous habite nous-mêmes.

Foward ! ... Foward ! … Foward ! … En avant pourquoi déjà ?




Texte écrit très tard par Angela Gabriella Aurucci, Denise Couture, Jean-François Roussel et moi-même au soir de la première journée du Forum social mondial. La finale est de Jean-François.


Nous sommes tous les quatre dans la chambre de Michaël. Il n’y a à la ronde que des eucalyptus et des acacias, pas une moindre bière pour noyer le chagrin de la délégation dans l’anticipation du départ de Denise vers Montréal. La journée, comme ses précédentes, a été intense et riche à tous les niveaux. Dès 9 heures ce matin, pendant que la moitié de nos collègues du FMTL restait à la maison pour une réunion d’évaluation du Forum, l’autre moitié partait déjà (après plusieurs démarches pour trouver un autobus qui puisse nous mener dans une Nairobi congestionnée) pour le Ohuru Parc, qui veut dire « parc de la liberté », haut lieu de l’indépendance du Kenya réalisée en 1963. Sur place, à la cérémonie d’ouverture du FSM, Jean-François a eu l’impression d’un grand party de la Saint-Jean, version internationale. Nous y avons vu des danses africaines, écouté des chants dans plusieurs langues, des poèmes enflammés et des discours plus que militants. Nous avons entendu des dizaines de slogans regroupant un grand nombre de propositions altermondialistes (éducation gratuite, Bush le terroriste, fin de la Banque mondiale, abat la pauvreté, etc.). Au rythme des « viva » et des « foward », une atmosphère extraordinaire de fête régnait dans une foule majoritairement composée de Kenyans et d’Africains (plus de 75% des participants du Forum). Cette fête marquait pour nous tout autant l’ouverture du Forum social mondial que la clôture de notre forum de théologie. Comme nous avons travaillé 10 à 12 heures par jour durant celui-ci, nous avons vécu cette ouverture comme une occasion de célébrer et de décrocher un peu. Nous serons prêt, demain, pour affronter la journée d’ateliers ! Avec grande difficulté, nous nous sommes procurés un catalogue du FSM : un vrai journal de Montréal contenant plus de 1200 ateliers !!! Difficile d’en choisir 12 pour 3 jours !

Nous trouvons extraordinaire de sentir toute cette solidarité dans l’air, une force dans la volonté de changement. Paradoxalement, cette force de la solidarité nous paraît bien fragile : dans un mouvement d’ensemble appelant à un monde meilleur, que nous désirons aussi, il semble y avoir une forte polarisation des positions contre les Bush et compagnie, une polarisation qui s’exprime trop souvent dans un langage guerrier (ennemi, mal, guerre, bataille, victoire) qui reprend exactement la rhétorique de ce qu’il dénonce. Ce genre de rencontre amène aussi son lot de grâces : Michaël et Jean-François ont rencontré par hasard une femme kenyane, une musulmane au visage voilé. Pour la plupart des Québécois, ce voile aurait été l’image de la femme niée, invisibilisée. Pourtant, cette femme travaille depuis des années dans un centre pour femmes et enfants violentées. Dans sa défense en faveur des femmes et des enfants contre le pouvoir masculin et patriarcal (particulièrement policier qui défend les hommes) elle a été mise en prison à 2 reprises. Revêtir le voile est pour elle un symbole de liberté et de foi, même de résistance à l’assimilante culture vestimentaire occidentale. Derrière ce voile, il y avait une femme si souriante, si belle! De quoi questionner notre vision occidentale de la femme voilée.

Un autre de ces moments de grâce a été, toujours pour Jean-François, la rencontre dans le marché d’une religieuse qui n’a rien en commun avec les riches communautés qui vivent autour de notre pension. Sollicité de toutes parts par les vendeurs, il raconte :

Soudain, je me retrouve face à un étalage de beaux objets dont un qui me plairait beaucoup pour un cadeau. La vendeuse est très discrète, très respectueuse. Je me penche vers elle. J’achète quelque chose et pendant qu’elle fait un ajustement sur l’objet, nous poursuivons notre conversation. Je lui parle du Québec, de la Conquête britannique, et elle sourit quand je lui dis que cela nous fait un point en commun. Puis elle me présente sa voisine, « She speaks French ». Une vieille dame, une blanche très âgée, accroupie par terre comme les autres face à ses objets. Elle est française, vivant au Kenya depuis les années 50, c’est une Petite Fille de Jésus : elle vend des choses pour faire vivre sa communauté. On est loin des fastueuses résidences de congrégations de Langata Road où je loge! C’était bien la dernière rencontre que je m’attendais à faire. Je passe du côté des vendeuses, sous les ombrelles, et nous conversons. Cette rencontre me touche beaucoup, les deux dégagent paix et complicité, peut-être prière aussi. En quittant, je donne à la vendeuse le double du prix demandé. « This is for my daughter, which is a nice person, like you. » Je me fais prendre en photo avec elle, elle me donne son adresse postale car elle aimerait que je lui envoie la photographie.

mercredi 17 janvier 2007

Alors qu’il pleut en janvier à Nairobi et qu’il fait chaud à Montréal…


Voici un texte écrit par ma collègue Angela. De Nairobi, à tour de rôle après avoir partagés nos émerveillements, angoisses et émotions, chacun écris sur la journée. Voici ses réflexions suite à la journée d'ouverture du FMTL hier. N'hésitez pas à nous envoyer vos commentaires. Nous y répondre si Internet le permet.


Cette nuit, il a plu très fort ici à Nairobi. Le matin était frais et humide, mais les kenyans s’inquiètent. Pas normal qu’il pleuve en janvier. L’herbe est verte alors qu’elle devrait avoir séchée, de même qu’à notre départ, les rues de Montréal étaient plus grises que blanches.

Ce fut aujourd’hui l’ouverture du Forum Mondial de Théologie et Libération. Nous sommes à quinze minutes de marche du Centre carmélite où se tiennent nos rencontres. Ce fut un chemin fébrile, comme quand on sent que quelque chose d’important se prépare. La route accidentée et pleine de boue arrivait pile sous nos pieds, comme pour nous dire que le chemin sera comme ça : difficile et parfois salissant. Nous avons donc mis nos pieds en route, nos pas devenant de plus en plus lourd au fur et à mesure que la boue nous collait aux semelles...

La journée s’est commencée sous le rythme des chants et mouvements d’une chorale locale qui nous a rappelé notre tabou corporel. Nous avons prié, nous avons pris le temps de le faire avant un quelconque discours. Nous avons ensuite dit avec des mots, si bien composés, l’unité que nous recherchons ici pour le monde. En voici les premières phrases :

We call upon the earth and the sky to bear witness to the reverence with which we come… we present humbly in the name of all created things,… the earth our mother, …of the rivers and the great waters we crossed to get here, … of the deserts that bring peace and remind us of our vulnerability, of the sea and the sky which remind us of your greatness… we present ourselves to you… Yahweh, our God, the Father of all, the Creator, the Mother, the Nurturer, most holy and most dear.

Cet acte de dire « nous voici », de nous présenter à Dieu, à cette communauté internationale, fut un don extraordinaire. Nous entendre, nous présenter les uns les autres, humblement et en communion avec la terre, tous là avec tout ce que nous sommes… il fallait que ça commencer ainsi, il faudra que nous le refassions continuellement. Notre mantra commun : « I am somebody and I can do something. »

Cette prière, de même que les présentations qui ont suivi pendant la journée, étaient en anglais et cela a suscité un fort questionnement parmi nous, les six délégués du Québec, qui avons vécu cette situation de manière particulière. Nous en avons longtemps parlé et la question de la langue hégémonique surgit inévitablement. Ce fut une occasion de commencer ce forum en nous situant, ou en essayant du moins de nous positionner. Nous voir, sensibles à cette lutte qui nous est propre au Québec, fut unificateur. Et aussi, le fait de nous rappeler que la langue de chacun a une immense valeur devrait nous amener à nous solidariser avec ceux à qui on tente de l’arracher. La question, pour nous en tout cas, demeure ouverte…

Alors que tous se sont déplacés pour que nous nous retrouvions ici, ensemble nous nous demandons encore : que faisons-nous ici ??? Plusieurs pistes se dessinent ; les idées de réseautage et de renforcement de nos espérances semblent importantes. La diversité des personnes ici présentes illustre la diversité de nos luttes qui peinent à se rencontrer. Il y a tant de questions urgentes dans le monde mais l’exercice de priorisation des luttes semble nous essouffler, parfois nous diviser. Comment retrouver le souffle, dans chaque expérience, et comment solidariser nos engagements ? Comme on se l’est demandé aujourd’hui, faisons-nous partie de la solution ou du problème ? Ou des deux ?

Et enfin, alors qu’il pleut en janvier à Nairobi et qu’il a fait chaud à Montréal ; alors que les Africains subissent sur leur continent les conséquences directes des changements climatiques ; alors qu’ils se demandent « Qu’avons-nous donc fait? » ; alors que nous prenons conscience de notre rôle dans leur sort, comment faire théologie ? Comment apprendre à penser ensemble une spiritualité pour un autre monde possible ? Il semble que nous arrivions tous dans l’espérance de découvrir comment chacun, sur son coin de planète arrive à y croire. Comment ? Je ne le sais pas exactement ; ensemble forcément. Mais est-ce possible ? Oui, oui, oui. C’est l’acte de foi que nous vivons ici. Croire que c’est possible.

lundi 15 janvier 2007

2,5 millions d’être humains inexistants, 2,5 millions de débrouillardises quotidiennes

Jambo rafiki ! Bonjour mon ami, en kiswahili (la deuxième langue officielle, après l’anglais, de la République du Kenya) ! Après 18 heures d’avion et d’attente aux aéroports, me voici sur cette terre d’Afrique : terre si belle avec son odeur de terre rouge, sa végétation de palmiers et d’ibiscus gorgés d’eau et de soleil, sa population belle, fière et si accueillante ! Asante sana ! Karibu ! (Merci beaucoup, je t’en prie !) En même temps, me voici sur une terre pillée de ses ressources (le pétrole, les mines, les forêts) et violée en sa chair (populations affamées, vente d’armes, trafic humain) par ma civilisation qui dit respecter les droits humains chez elle, mais les viole à l’étranger. Peau blanche au milieu de la marée noire, me voici à Nairobi, moi le descendant de colons français, le complice chez moi du génocide des 60 000 Amérindiens survivants, le complice ici d’un système économique qui tue. Me voici, descendant d’un avion blanc à 95%, parmi la cohorte de mes semblables venue se dépayser en safari, comme si les animaux et la jungle avaient plus d’intérêts que les humains d’ici. Ce soir, comment puis-je me brosser les dents et prendre ma douche alors que je sais l’eau est si précieuse ici ? Comment puis-je manger dans la joie mes bananes achetées sur le bord du chemin pour presque rien à cette femme qui n’aura peut-être pas l’essentiel pour nourrir sa famille ?

Cette femme, il est fort probable qu’elle retourne au couché du soleil à Kyvera, un immense bidonville aux portes de Nairobi où plus de 2,5 millions d’êtres humains tentent de vivre et de survivre. Je dis « êtres humains », mais je brise déjà la loi du silence : bien que ces humains comptent pour la moitié des habitants de Nairobi, leur « quartier » ne figure sur aucune carte géographique et le gouvernement kenyan n’entretient aucune relations avec eux…
Au bord de la cité, 2,5 millions d’oubliés…
Au seuil de la rutilante Nairobi, 2,5 millions d’ombres humaines tapies...
Au côté de la performante vantardise, 2,5 millions de quotidiennes débrouillardises

Me voici, le riche, devant le bidonville. J’y serai jeudi pour le visiter avec sœur Bégonias, dans le cadre du Forum théologie et libération.
Me voici, le blanc pro-occidental, au cœur d’un continent qu’on préfèrerait souvent ne pas mettre sur la carte (d’ailleurs, on n’en parle pas à l’école) comme Kyvera.
Me voici, l’intello du Nord qui ignore tout du Sud, devant la beauté du Kenya et de ses 42 communautés culturelles (que certains nomment tribus) et de leurs coutumes particulières.
Me voici, le catholique inconfortable avec son Église, devant cette Nairobi aux multiples fois : celle des hindous, des sikhs, des musulmans, des chrétiens, des bahaïs…
Me voici, être humain parmi les humains, animal parmi les lions, les éléphants, les guépards, les gazelles, les hippopotames, vivant parmi les palmiers, les sycomores, les grandes herbes et les bananiers…
Me voici, pour transformer ma honte colonialiste et mes privilèges en solidarité partagée, en espérance communautaire qui dépasse toutes les guérillas.
Me voici dès demain avec 200 femmes et hommes d’Afrique, d’Europe, des Amériques et d’Asie pour aborder les spiritualités à développer et nourrir pour un monde différent…
Me voici, dans 5 jours, avec 100 000 hommes et femmes du monde, pour poser ma pierre, dans une conscience globale, à la construction d’un autre monde possible, d’un monde paix.

dimanche 7 janvier 2007

Le monde vu de Nairobi par des théologien(ne)s de la libération



Hakouna matata? Vous connaissez la formule du Roi lion, j'en suis sûr! Ou bien le mot safari? Oui, oui! C'est du swahili, la seconde langue officielle du Kenya où je serai dans quelques jours! Le décompte est lancé! Je décole samedi prochain, le 13 janvier 2007, pour Nairobi en compagnie de 5 collègues engagés dans la théologie contextuelle (pour en savoir plus sur les théo contextuelles, vous pouvez consulter le texte baptisé Quand des femmes, des pauvres et… des étudiants s’emparent de la théologie! Regard sur les théologies contextuelles):

- Angela Gabriella Aurucci (étudiante), Denise Couture (prof) et Jean-François Roussel (prof), sont tous membres du CETECQ (Centre d'éthique et de théologie contextuelles québécoises de l'Université de Montréal), un centre qui se veut un carrefour à l'UdM afin que des praticiens et des théologiens réfléchissent à leurs pratiques sociales comme lieu d'une théologie propre au Québec (pour en savoir plus: www.theo.umontreal.ca/cetecq.htm
- de leur côté, Normand Breault (de l'Association catholique contre la torture) et Jean Bellefeuille (responsable du dossier justice, paix et intégrité de la création à la Conférence religieuse canadienne) sont tous deux délégués du ROJeP (Réseau oecuménique justice et paix), un rassemblement de plus de 40 groupes montréalais engagés dans une transformation sociale au nom de leur foi chrétienne (pour en savoir plus sur ces groupes: www.justicepaix.org/


Nous partons donc du 13 au 30 janvier pour participer à Nairobi, la capitale du Kenya, au Forum mondial théologie et libération (un rassemblement international de plus de 200 praticiens et théologiens aux discours des plus colorés!) du mardi 16 au vendredi 19 janvier. Ensuite, du samedi le 20 jusqu'au jeudi 25 janvier, nous participerons au Forum social mondial un des plus imposant rassemblement altermondialiste de la planète qui rassemblera plus de 50 000 citoyens du monde sous le thème “Luttes du peuple, alternatives du peuple".

Je me ferai donc un plaisir sur place de vous faire un rapport quotidien, avec la collaboration d'Angela, de mes découvertes et des possibilités pour construire un autre monde possible à compter de lundi le 15 janvier prochain! Ne vous gênez pas pour me faire vos commentaires également! Enfin, vous pourrez aussi consulter les photos prises sur place dans mon "blogue photos" au http://www.flickr.com/photos/idealiste-convaincu/. À suivre!