mercredi 1 août 2007

Ma’ale Adumim… pas si loin de chez vous !



À 15 minutes de Jérusalem-Ouest, la partie juive aux allures californiennes de « l’indivisible cité », existe une banlieue nommée Ma’ale Adumim. Elle est merveilleuse, fleurie, joviale avec de jolis immeubles d’habitation un peu partout, de belles routes, des parcs et des arbres. En bref, Ma’ale Adumim ressemble à une oasis, une beauté jaillie en plein désert (et en effet, cette banlieue est en plein désert). Y vivent des gens comme vous et moi, qui triment de 8h le matin à 5h le soir, qui aiment magasiner dans les nombreux centres d’achat de la place, aller à l’une des 4 quatre piscines de la ville ou encore bouquiner tranquillement dans la « bibliothèque de la paix ». Pour simplifier la vie de ses 35 000 habitants, cette oasis est reliée à Jérusalem par une autoroute très efficace qui zigzague joyeusement à travers les collines désertiques, les camps de bédouins et le mur de sécurité spécialement adapté à la couleur du paysage, un beige sable. Au passage, à quelques minutes de la ville, vous pouvez saluer les soldats de la main au poste de contrôle. N’ayez crainte : on ne vous arrêtera pas… ils sont là pour assurer votre sécurité contre les « terroristes » potentiels.

Je vous jure : j’ai été touché par la beauté du lieu. Vraiment, si je ne prenais pas le temps d’y réfléchir un peu, j’y déménagerais spontanément ! Comme nous le soulignait Angela Godfrey du Comité israélien contre la destruction de maisons [1] lors d’une vision alternative de Jérusalem-Est , le seul hic est que Ma’ale Adumim est la deuxième plus grande colonie de peuplement israélienne – la première à avoir obtenu le statut de ville en 1992. Or, qui dit colonie dit vol de terres, déplacements de population et défense des territoires arrachés.

Vol de terre… L’image est assez simple : située à 4,5 km de la ligne verte (la frontière de 1967), Ma’ale Adumim est complètement en territoire palestinien occupé et sur des terres qui appartenaient jadis aux habitants d’Abou Dis, El Izriyeh, El Issawiyeh, El Tour et Anata, dont les possibilités d’expansion sont aujourd’hui fortement réduites.

Déplacement de population… La communauté bédouine Jahaline n’est pas en reste : chassés du Negev en 1948, les réfugiés se replient sur le territoire de la future Ma’ale Adumim. Or, à partir de 1976, les avis d’éviction, les destructions de maisons et les incursions militaires dans les camps bédouins deviennent une routine. Entre 1997 et 1999, 120 familles sont chassées pour laisser place à la colonie en expansion (malgré les recours devant la justice israélienne) et redirigées par Israël à 500 mètres du dépotoir d’Abu Dis (où sont versées les ordures du grand Jérusalem et de Ma’ale Adumim, soit 700 à 800 camions par jour), un endroit naturellement des plus propices pour faire paître des moutons… [2]

Défense et annexion des territoires occupés… Ma’ale Adumim constitue aujourd’hui la dernière pelletée de terre afin de déclarer morte et enterrée la solution à deux États. En effet, si la colonie occupe aujourd’hui 7 kilomètres carrés, le plan municipal d’expansion prévoit au contraire une expansion jusqu’à 55 kilomètres carrés. Autrement dit, la colonie s’étendra quasiment de la mer Morte à Jérusalem, coupant ainsi la Cisjordanie en deux ; de même, l’expansion vers le Nord de Ma’ale Adumim grugera les dernières possibilités de croissance de Jérusalem-Est . [3]

Incroyable ? En effet, il est presque difficile de croire que la merveilleuse Ma’ale Adumim soit entachée d’autant de sang et de souffrance… Encore plus difficile de croire qu’à l’ombre de cette cité rutilante, il y ait tant de sœurs et de frères que l’on cherche à faire disparaître, dont on cherche à nier l’existence. En fait, pour qui s’arrête quelques minutes pour y penser, force est de réaliser que les Ma’ale Adumim pullulent dans notre monde. Par exemple, bien qu’elles soient vieilles de 400 ans, les Amériques regorgent de « frères-bédouins » déportés. Sans le savoir, vous vivez probablement sur la terre de quelqu’un d’autre, sur une terre conquise et colonisée. Personnellement, je n’ai qu’à penser à Montréal : la belle ville aux cent clochés s’est imposée sur un territoire où vivaient entre autres les Mohawks, ne laissant à cette nation que la petite bande de terre au Sud de l’île qu’est aujourd’hui Kahnawake... Et guise de compensation, nous les avons enclavés !

Ma’ale Adumim est-elle si loin de chez vous ? Répondre à cette question, c’est être plongé au cœur du conflit israélo-palestinien sans même sortir de chez vous… Ahlan wa sahlan fi Filestine ! [4]




[1] Pour en savoir plus, voir le site d’ICAHD au www.icahd.org.
[2] Pour plus d’informations sur ce dossier controversé (les habitants de Ma’ale Adumim tout comme les autorités israéliennes ont évidemment un tout autre discours, percevant plutôt les Bédouins comme des « squatters » et un foyer de cellules terroristes), voir l’étude du Applied Research Institute of Jerusalem, « The Jahalin vs. Ma'ale Adumim: Case History », 21 février 2007, http://www.arij.org/index.php?option=com_content&task=view&id=273&Itemid=26&lang=en, et la lettre au secrétaire général des Nations Unies de Agricultural Development Association (PARC), Al Haq, Applied Research Institute -Jerusalem (ARIJ), Badil Resource Center for Palestinian Residency and Refugee Rights, Defence for Children International/Palestine Section (DCI), Ensan Center for Democracy and Human Rights, The Israeli Committee Against House Demolitions (ICAHD), and the Jerusalem Legal Aid Center (JLAC), « Urgent appeal on the situation of the Jahalin Bedouin living in the occupied Palestinian territory and threatened by forced displacement », 6 juillet 2007, http://www.dci-pal.org/english/display.cfm?DocId=588&CategoryId=1.
[3] Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal, « A l’ombre du mur : Comment Israël confisque Jérusalem-Est », Le monde diplomatique, février 2007, http://www.monde-diplomatique.fr/2007/02/REKACEWICZ/14411.
[4] Bienvenue en Palestine !

vendredi 2 février 2007

Pour revivre Nairobi en photos

À tous ceux et celles qui ont suivi de près les textes que je vous ai retransmis d'Afrique, voici enfin les images qui vont avec! Une autre façon de vivre et revivre le Forum social mondial et ma rencontre avec la bouleversante réalité du Kenya est de visiter ma gallerie de photos commentées. Pour ce faire, simplement vous rendre sur
http://flickr.com/photos/idealiste-convaincu/

jeudi 1 février 2007

Amsterdam et le Québec vus de Nairobi

Ce texte a été par Jean-François Roussel suite à notre passage contrasté entre Nairobi et Amsterdam. Ce texte est d'autant plus touchant qu'il trace tant de parallèles entre la réalité d'ici et celle de l'Afrique, tant de similarités que nous ne voulons pas voir...

Nous sommes arrivés à l’aéroport Pierre-Eliott-Trudeau à mardi à 17h00, au terme d’un voyage de 24 heures environ. Nous transitions par Amsterdam, où nous devions attendre plusieurs heures avant de prendre notre second avion pour Montréal. Aussi avons-nous décidé d’aller visiter un peu la ville. Nairobi jette sur Amsterdam un éclairage bien particulier. Sous cet éclairage c’est Montréal qui apparaît aussi. Et le projet d’une théologie contextuelle d’ici. Est-il possible de faire de la théologie contextuelle dans une société riche et démocratique?

Une ville libérale
Nous marchons à Amsterdam, une ville fondatrice du capitalisme, où le libéralisme a trouvé un champ d’application majeur. Amsterdam, fondée par des commerçants, point de départ d’explorations commerciales dans les ‘nouveaux mondes’ d’Orient et d’Occident – dont la Nouvelle-Hollande annexée ultérieurement à la Nouvelle-Angleterre. Amsterdam, lieu de refuges de libres penseurs qui ont pu y donner leur pleine mesure à l’encontre des monarques et des Églises. Les plus célèbres de notre point de vue sont René Descartes et Baruch Spinoza. Aujourd’hui encore, la tolérance est érigée en vertu cardinale. Un indice bien connu : le partage des rues entre piétons, automobiles et une nuée de cyclistes qui se rendent au travail et qui nous font presque regretter de ne pas tenir des guidons entre nos mains à cette heure. Amsterdam est une ville conviviale, dont l’Amérique pourrait s’inspirer.

Un récent numéro de la revue Relations apporte quelques nuances à cette tolérance légendaire d’Amsterdam. Depuis l’assassinat du réalisateur Van Gogh, une tension grandissante de même qu’une xénophobie insoupçonnée font rage dans le pays. Néanmoins, la ville tient à préserver son image de ville tolérante, qu’une promenade dans le centre-ville tend à conforter.

Le quartier où nous marchons est dédié aux plaisirs dans une atmosphère qui se veut soft. Les cafés abondent, où des pipes à eau en vitrine annoncent qu’il est possible d’y fumer du cannabis en toute légalité. Amsterdam est une ville souriante.

Nous voici ensuite dans le Red Light, où les plaisirs proposés sont plutôt d’ordre sexuel. Les sex shops étalent leurs étalages de godemichés et autres accessoires habituels de l’industrie. Le côté primaire de l’imaginaire érotique qui s’y dévoile nous laisse perplexe. Enfin, il faut de tout pour faire un monde... La prostitution aussi est légale. Nous écoutons Jean Bellefeuille, qui a étudié les aspects locaux et internationaux de la prostitution dans une recherche à la Conférence religieuse canadienne. Si je le voulais, je pourrais m’éclater avec une prostituée sans la moindre crainte de l’arrestation. Amsterdam est une ville tolérante.

À l’heure très matinale où nous sommes, les femmes n’ont pas encore gagné leurs sièges dans les vitrines où elles s’exposeront tout à l’heure. En très petite tenue, une prostituée est en train de converser avec sa voisine dans l’embrasure de la porte. En espagnol, elle lui dit sa grande fatigue émotionnelle après ses deux derniers clients, qui l’ont traitée d’une manière éprouvante : « Je n’en peux plus! ». Tout à côté, un homme nous aborde en espagnol, nous proposant d’essayer « ses » filles. Son souteneur, sans doute.

Que dire d’Amsterdam? Tolérante, sans doute. Conviviale? Souriante?

Après Nairobi
Nous arrivons de Nairobi, où la plupart des gens s’arrangent avec un salaire annuel de quelques centaines de dollars. La vie y est dure, le luxe rare sauf pour une minorité. Et nous voici dans un environnement de ville riche, dans un quartier touristique il est vrai, dont l’économie tourne essentiellement autour du luxe. Un luxe directement proportionnel à l’austérité de l’Afrique. Amsterdam a été une puissance coloniale soutenue par des commerçants dynamiques et audacieux.

À Nairobi, la possibilité de la violence est omniprésente dans les rues, dans les parcs : les barbelés composent un élément du décor; les soldats armés sont partout. Mais ici, à Amsterdam, à côté des canaux paisibles, des vélos poétiques, de l’allure décontractée des gens, la violence existe. Elle s’affiche avant les heures d’affaire, avant le début du spectacle. Les souteneurs aimeraient bien apparaître comme de paisibles commerçants. Même quand ils profitent de la tolérance des Pays-Bas pour faire d’une ville le terminus de la traite des femmes venues d’autres pays. Des femmes dont les motivations à faire de la prostitution ne doivent pas être bien différentes de celles qui expliquent la prostitution à Montréal. Peut-être pas très différentes non plus de celles des prostituées de Korogocho et Kibera à Nairobi. Ces femmes ont commencé à se prostituer vers le milieu de l’adolescence. Illégal, évidemment. À l’âge de la majorité, elles perpétuent les abus subis auparavant. Légal, évidemment. Les souteneurs sont ravis. Le fisc y trouve son profit. L’État en fait un de ses arguments touristiques, à côté des tulipes et des moulins à vent. Amsterdam est bucolique.

À Amsterdam, les prostituées ont des droits. Elles reçoivent un suivi médical, prévention contre les MTS oblige. On ne peut évidemment rien faire contre la violence des heures de travail, contre les jeunesses violées. Mais Amsterdam sourit.
Amsterdam, Montréal, l’indifférence

Culturellement, Montréal est plus proche d’Amsterdam que de Nairobi. Je songe à tous ces touristes dont le passage à Montréal ou à La Malbaie serait incomplet sans une soirée au casino. Environnements rutilants, bénis par le Gouvernement québécois. Lequel assume ses responsabilités en faisant bien, par ci par là, des campagnes publicitaires contre le jeu compulsif. Il le faut bien, après tout, minimum de décence au vu de tout ce que cela rapporte. Avouons que c’est bon pour l’image. Pendant ce temps, au casino, ou dans les vidéo pokers, des femmes et des hommes jouent leur chemise, consomment leur descente aux enfers et celle de leurs conjoint-e-s et enfants. Vient ensuite le dur réveil, dans les dettes, la honte, la solitude, les couples et les familles en éclats. Le désespoir en pousse plusieurs à leur dernier geste, à leur ultime violence. Ni barbelés ni soldats n’ont été nécessaires. Les victimes ont fini le travail toute seules.

Je ne prétends pas régler la question de la prostitution et de sa légalisation. Je sais bien que c’est une question complexe. Je sais bien que le mieux est parfois l’ennemi du bien. Que la politique est l’art du possible. Que l’enfer est pavé de bonnes intentions. C’est aussi ce que Loto-Québec répond aux opposants aux casinos. Je me contente de noter qu’Amsterdam est conviviale, que La Malbaie sourit, que nos sociétés riches sont décontractées.

L’intolérable, lui, est rangé aux marges, géré comme un épiphénomène. La violence est toujours possible à Nairobi et l’environnement ne cesse de nous le rappeler sans pudeur. Pendant ce temps, au nord, à Amsterdam comme à Montréal, elle est discrète, à la marge, dans la ruelle, dans l’embrasure d’une porte où se dit à voix basse un « Je n’en peux plus », dans l’indifférence d’un souteneur, d’un croupier ou d’un technocrate.

Je reviens de Nairobi avec au cœur le souhait de montrer ces violences discrètes, dont il est si facile de faire abstraction ici, de montrer l’intolérable derrière le décor démocratique et libéral de nos sociétés, où l’admirable peut côtoyer le sordide. Il est possible, et nécessaire de faire de la théologie contextuelle dans notre société riche.

mercredi 31 janvier 2007

Dans les larmes de Sabina se cache l’autre monde possible


Nous voici déjà le 30 janvier 2007. Je suis au-dessus de Terre-Neuve, à bord d’un de ces immenses aigles d’acier des temps modernes (version très polluante), symbole équivoque de ce monde si petit pour celles et ceux qui ont les moyens de se payer le billet de la « richesse » et du « développement ». En fait, j’en laisse des milliers de ces personnes derrières moi qui n’auront probablement jamais la chance de sortir de Kibera, Kigami ou Korogocho, encore moins de monter dans un luxueux McDonald Douglas série 11 de KLM. Fatalité ? Je ne m’y résigne pas le moins du monde ! J’ai rencontré trop d’exemples de courage au Kenya pour me résigner à un monde où il est…

• normal que la richesse de cette terre profite à 20% de « gagnants »,
• normal de polluer l’air à coup de voyage en auto, avion ou motoneige,
• normal d’intoxiquer l’eau d’engrais chimiques et de métaux lourds,
• normal de raser les forêts pour consommer notre 800 kilos annuel de papier,
• normal de vider les fonds marins pour que les sushis soient abondants,
• normal de priver les peuples autochtones de leurs terres pour en faire des parcs nationaux ou des barrages hydroélectriques,
• normal de délégitimer les médecines traditionnelles au nom de la « science »,
• normal de breveter le vivant jusque dans ses moindres atomes sans prendre garde aux conséquences,
• normal de dépenser chaque année plus d’un trillion de dollars en armements,
• normal de laisser s’amonceler les ordures et les seringues pour que les enfants des bidonvilles du monde aillent y jouer,
• normal de laisser mourir des millions d’êtres humains infectés du VIH parce qu’ils ne sont pas pharmaceutiquement rentables,
• normal qu’au Kenya quatre femmes sur cinq soient victimes de violence et de viol,
• normal qu’à Amsterdam les prostituées s’affichent dans des vitrines comme des pièces de viande chez le boucher…

Non ! Rien de cela ne doit être normal ! Ni en Afrique, ni en Asie, ni en Australie, ni en Europe ou ni en Amérique. Ces « normalités » sont des échecs cuisant de notre humanité. Chaque visage nié, humilié, crucifié et ignoré me déshumanise. En même temps, chaque visage découvert, chaque larme essuyée, chaque sourire dévoilé, m’humanisent. J’en ai vécu l’expérience, samedi, en rencontrant Sabina chez elle dans le bidonville de Kibera en compagnie de deux travailleuses sociales. Inutile de dire que cette rencontre fut pour moi d’un bouleversement radical. Imaginez le portrait : Sabina est une jeune maman de 35 ans atteinte du VIH, trois fois veuve, mère de quatre filles. La maladie et le manque de tout lui donnent les traits d’une femme de 50 ans. Arrivée en retard, c’est sa fille et un beau-frère en visite qui nous ont accueilli dans la maisonnette de bois, grande de 8 par 10 pieds. Chaque matin, Sabina se lève à 3 heures du matin pour aller au centre-ville de Nairobi acheter du poisson qu’elle fera frire au cours de la journée pour le vendre en petit morceau le soir venu (tout le monde, dans le slum, achète de gros trucs – sucre, charbon de bois, poissons, bananes, kérosène, etc. – qu’il revend ensuite à ses voisins en petites quantités). De retour vers 5-6 heures du matin, elle prépare ses filles pour l’école et va les reconduire pour que rien ne leur arrive. De retour, elle nettoie le poisson, le fait frire et prie pour qu’elle ait de quoi manger pour souper, le dîner, on n’y pense même pas. Elle se repose quand elle peut, question de remonter la pente après plusieurs mois d’alitement suite à une tuberculose. En fin d’après-midi, elle s’occupe à nouveau de ses filles et s’installe sur le bord de la « voie » (un chemin de terre bordé des cabanes et de monticules de déchets que seul les gens du slum empruntent) pour vendre son poisson. En fait, ces quelques bouts de poisson sont bien insuffisants pour payer la nourriture pour sa famille et son loyer de 1000 Ksh par mois (et oui, même les cabanes de bois à une pièce sans électricité, sans toilette, sans eau de Kibera appartiennent à des « landlords », pour la plupart des parlementaires kenyans). Si elle ne paie pas, le proprio viendra lui enlever son toit (l’exposant à la pluie qui la rendra encore plus malade) ou carrément la mettre à la rue pour que d’autres puissent s’emparer de son logement (qui est somme toute assez luxueux puisque le plancher n’est pas en terre mais en ciment !).

Sabina devra faire des miracles. Comment ? Dieu seul le sait, et elle s’adresse souvent à lui. Le centre des missionnaires de Marie qui lui fournit sa trithérapie lui offre bien quelques vivres, mais ce n’est pas assez. Assis doucement dans sa petite maison avec Angela, Normand, Roda et Ladia, je lui demande comment elle fait pour trouver le courage de se lever chaque matin, jour après jour. Elle ne le sait pas. Elle font en larmes : elle demande à Mungu (Dieu en khiswahili) de l’aide, elle nous demande avec une grande sincérité si nous ne serions pas des anges envoyés par Mungu pour réaliser ses prières. C’est que, malgré tout, Sabina caresse un rêve : celui de retourner s’établir à la campagne, près de l’Ouganda, sur un lopin de terre que son frère lui offre. Avant de mourir, elle voudrait offrir une maison à ses quatre filles, les savoir en sécurité en dehors du slum, avec un toit bien à elles. Évidemment, elle n’a pas l’argent pour se construire un gîte, même tout petit, et ne l’aura probablement jamais. Comme bien des gens qui vivent dans ce bidon que certains nomment « ville », son rêve de la terre de ses ancêtres est bien inaccessible depuis qu’elle en a été chassé parce qu’elle n’a pas donné à sa belle-famille le fils attendu. Sans mari, sans emploi, maudite de la peste du VIH, elle n’a eu d’autre choix que Kibera…

Définitivement, je refuse tous les discours à la « There is no alternative. » qu’on nous sert. Au contraire, « There are many alternative ! » et même « There must be many alternatives ! ». Face au fatalisme et à la facilité du découragement (puisqu’à l’Ouest, nous avons encore le choix du découragement, notre vie n’en dépend pas), je me rappelle le courage de cette chère Sabina qui se lève tous les matins pour ses filles, qui s’accroche à son rêve. Pour elle, et pour tous ceux qui souffrent, je veux me battre jusqu’au bout de mon sang s’il le faut pour qu’un autre monde soit possible, pour que la normalité ne soit ni la misère, ni les vitrines d’Amsterdam, mais bien la justice vivifiante : que tous aient selon leurs besoins pour que la vie soit partagée, que les richesses du cœur comme de la nature soient offertes et renouvelables, pour que nous puissions véritablement être un cadeau les uns pour les autres. Comment faire ? Il faut déboulonner le fatalisme et l’apathie ambiantes, les attaquer en leur cœur en transformant radicalement notre manière de voir le monde, de voir l’Afrique, de voir la vie. Il faut subvertir de l’intérieur nos visions : promouvoir les échanges entre les riches d’âme du Sud et les pauvres de sens du Nord, mettre de l’avant le développement d’une économie du partage et de la croissance humaine, appeler à une globalisation de petits villages où les cultures s’enrichissent les unes des autres plutôt que de rivaliser. Il faut se réseauter, se tenir les coudes serrés à tous les niveaux, agir personnellement, localement comme globalement. Il faut que nos vies soient faites de noms et de visages : que tous puissent croire que dans les larmes de Sabina, que dans l’eau cristalline de ses yeux qui osent encore le courage du rêve, se cache l’autre monde possible. Amie, Ami, viens avec moi construire ce monde… Dieu nous y attend.

vendredi 26 janvier 2007

Bilan : Le monde vu du Forum social mondial

Ce texte a été écrit par Angela Gabriella Aurucci, Denise Couture, Jean-François Roussel, et moi-même, tous membres du CÉTECQ, et envoyé aux journaux québécois qui semblent beaucoup trop occupés à Davos pour parler de Nairobi...

Du 20 au 25 janvier, se tenait à Nairobi le septième Forum Social Mondial. L’événement, d’une envergure impressionnante, regroupait environ 100 000 personnes venues des 5 continents, dans l’esprit d’une pensée et d’une pratique altermondialistes. Nous sommes venus ici pour apprendre, au contact d’une diversité d’expériences, comment une multitude de communautés locales, de par le monde, réagissent à la transformation de leurs milieux en contexte de globalisation.

Il n’est pas facile de rendre compte de l’expérience à la fois si riche et parfois si contradictoire du Forum social mondial qui a présentement cours à Nairobi. Parmi cette masse de militant(e)s et d’intellectuel(le)s l’esprit est à la résistance : un autre monde est possible !

Et pourtant, la résistance contre l’Empire et les infrastructures néo-libérales cohabitent ici avec le capitalisme dans une déchirante tension. Un exemple : alors que se rassemblent les groupes qui luttent contre coca-cola, on nous vend partout sur le site de l’eau mise en bouteille par l’une de ses filiales. Au FSM existe aussi la discrimination économique : on peut acheter sa banane pour 5 Ksh (0,03$) l’extérieur du site, sur place pour 10 Ksh (0,06$) d’un marchand itinérant ou bien pour 50 Ksh (0,30$) dans la tente de la succursale kenyane de la multinationale Fairmount présente sur place. Pire encore, alors que l’on parle d’écologie toute la journée, le soir venu, on trouve des amoncellements de déchets partout sur le site puisqu’il n’y a pas de poubelles nulle part !

Une couleur africaine

Que dire de Nairobi elle-même ? D’abord, qu’elle est une ville diversifiée aux points de vue culturel, économique et religieux.

Tenir le Forum social mondial en Afrique, c’est rencontrer un mélange culturel à deux points de vue : mélange des cultures d’Afrique subsaharienne en présence (car il va de soi qu’elles sont majoritairement représentées), dont la variété peut facilement échapper à l’occidental mais qui se manifeste ici; mélange des cultures traditionnelles et modernes aussi. Une image éloquente : celle de jeunes Masaïs en tenue traditionnelle, au regard de feu, venus ici au même titre que les autres participants pour écouter et partager : arc à l’épaule, bâton de berger à la main ; mais qui, comme tant de jeunes Québécois, se retirent brièvement des ateliers en extirpant de leur besace des cellulaires chantonnant ! Ou encore, la congestion routière du matin sur l’autoroute en direction du centre-ville, pendant que dans d’autres quartiers des gens déambulent à pied en tirant une charrette ou en guidant une vache ou des chèvres.

Un autre aspect de la variété à Nairobi, c’est une inégalité socioéconomique frappante : d’une part, une classe très riche, habitant maisons cossues (et bien gardées), roulant en VUS; de l’autre, Kogorocho, Kibera et d’autres bidonvilles où s’entassent 2 millions de personnes dans un degré de misère matérielle qui apparaît sous-humain, et pire que celles des bidonvilles d’Amérique latine.

Voilà qui pourrait nous entraîner sur la pente facile de la commisération à la vue du « pauvre » Africain. Non, nous résistons à ce réflexe, pour deux raisons. D’abord, parce qu’il n’est pas tout à fait exact de dire que ’Afrique est « pauvre » : plus précisément elle est exploitée, ses fabuleuses ressources pillées depuis plus d’un siècle (1885, Conférence internationale de Berlin, qui réunit les chefs des États coloniaux pour régler le partage de l’Afrique en parts de gâteau pour tous les convives). Sans parler, bien sûr, de l’immense capital humain perdu par la traite des esclaves en Europe et en Amérique, à une époque heureusement révolue.

Il faut venir ici, sur place, pour constater de visu les résultats de cette histoire. Pour éprouver la légitimité d’une revendication croissante, celle de l’annulation de la dette des pays d’Afrique, qui ont largement contribué à créer la richesse des banques du Nord sans jamais être payés de retour. Le Forum de Nairobi n’a pas le chic de celui de Davos, quelques clics de Google Earth plus haut, mais Nairobi instruit beaucoup sur Davos.

L’autre raison pour laquelle nous résistons au réflexe de regarder l’Afrique par la lorgnette de la « pauvreté » : alors qu’on nous a appris à considérer le continent africain comme perdu, sous-développé et incapable de se prendre en main (et donc encore moins de contribuer au mouvement altermondialiste), nous découvrons ici des personnes créatives, inspirantes et riches d’une diversité que nous avons parfois tant de mal à célébrer. Par exemple, le Kenya est constitué de 42 communautés culturelles (ce que certains nomment tribus) qui cohabitent pacifiquement malgré les différences de langues et de religions, pour ne nommer que celles-ci. La vaste proportion d’Africains ici présents nous racontent leurs luttes et leurs engagements quotidiens de libération.

Le Forum de Nairobi, en effet, a accordé une place de choix aux préoccupations et aux enjeux africains, en tâchant souvent d’articuler réflexion et stratégie d’intervention. Citons à titre d’exemples, le problème de l’eau et de sa distribution. Le fondamentalisme religieux et les moyens de le contrer. Le VIH-sida. La libéralisation du marché du travail et les femmes en Afrique. Le Sahara occidental, dernière colonie africaine. L’Université africaine à l’heure de la mondialisation. La spiritualité africaine et son apport à la décolonisation des esprits. Le processus de réconciliation au Rwanda. Perspectives africaines sur le commerce équitable. L’impact déstructurant des OGM sur l’agriculture et les agriculteurs en Afrique. Ce ne sont là que quelques-uns des très nombreux thèmes africains abordés au Forum, parmi beaucoup d’autres qui concernent d’autres régions du monde, y compris la nôtre.

Un regard québécois

Regarder le Québec, et plus largement l’Occident, du Kenya est une expérience des plus bouleversante. À leur exemple, nous sommes devant le défi de construire une solidarité internationale, de modifier notre structure de pensée qui fait en sorte que l'on aborde très spontanément les Africains comme des victimes. Nous dispenser de cette tâche consolide les relations coloniales et fait obstacle à la tâche commune de bâtir les conditions d'une solidarité.

D’un point de vue québécois, l’intérêt d’un forum mondial en Afrique est de jeter un éclairage nouveau sur certaines questions proprement québécoises et de favoriser des réseautages inattendus. Ainsi, la situation des éleveurs nomades de l’Afrique de l’Est rappelle à maints égards celle des nations autochtones de chez-nous, entre autres à propos du territoire et de la discrimination. Ou encore, le concept de développement durable est critiqué à partir d’une perspective du Sud : alors qu’il devient de plus en plus clair que la planète ne peut plus suivre la cadence de son exploitation au nom du développement (durable ou pas), ne serait-il pas temps d’oser remettre en question, de manière radicale, cet objectif de développement continu ? A fortiori quand ce développement des uns se fait aux dépens de la vie des autres (voir chez-nous l’impact du détournement du fleuve Rupert sur les communautés cries).

On pourra toujours reprocher au Forum social mondial de regrouper les utopistes de tous les continents pour des résultats politiques bien minces. Bien sûr, un sommet de chefs d’États fait sentir ses effets avec autrement plus d’efficacité. Pourtant, au FSM, on peut entendre des voix multiples, venues de partout, qu’on n’entendra pas ailleurs s’exprimer d’une voix unifiée. Non pas des voix d’utopistes mais celles de gens engagés dans une mosaïque de projets de terrain, à la grandeur du globe, qui produisent des changements réels à l’échelle locale. Les uns apprennent des autres et se regroupent par delà les frontières dans des réseaux neufs et inattendus. Cela justifie amplement l’expérience des Forum sociaux mondiaux et nous prépare avec impatience au Forum social québécois, qui aura lieu à Montréal en août prochain.

mercredi 24 janvier 2007

Message de Denise Couture d'Amsterdam

(Voici le message que Denise Couture, retournée plus tôt à Montréal, a envoyé à notre délégation il y a deux jours.)

Je vous écris de l'aéroport d'Amsterdam, alors que je suis sur le chemin du retour vers la maison. Je me sens triste et déçue d'avoir quitté le groupe la première et avant la fin du forum social. Hier, dans un atelier organisé par le groupe mondial « Des femmes pour la paix », une femme blanche a demandé à l’une des coorganisatrices du forum social, une femme noire : « Que dois-je rapporter chez moi de mon expérience à Nairobi ? » Celle-ci a répondu : « La relation que tu as établi avec moi. » La femme kenyane nous recevait chez elle. Elle nous a proposé de mettre en pratique une nouvelle manière de penser : de ne pas considérer le continent africain comme perdu, oublié et incapable de contribuer au mouvement altermondialiste mondial, mais plutôt de nous rappeler qu'un grand nombre de personnes africaines sont engagées dans des luttes de libération et que nous avons le défi de construire une solidarité internationale entre les personnes qui travaillent pour la libération. Cette femme nous a demandé de modifier une structure de pensée qui fait en sorte que l'on aborde très spontanément les Africaines comme des victimes. Cette façon de faire consolide les relations coloniales et fait obstacle à la tâche commune de bâtir les conditions d'une solidarité. La question n'est pas de savoir ce que le forum mondial peut faire pour les femmes, a-t-elle dit, au contraire l'action du groupe « Les femmes pour la paix » offre plutôt au forum social une proposition d'alternative. Cette femme a raison. Ce que je rapporte de mon expérience à Nairobi, ce sont de nouvelles amitiés, des relations personnelles établies avec des personnes hors de l'ordinaire. Ces relations sont politiques. Nous avons fait ensemble une analyse des structures qui rendent possibles des injustices vécues par des femmes et des hommes. Je pars avec la recommandation de Teresa Okure (doyenne d'une Faculté de théologie au Nigeria) d'apprendre à penser autrement : de ne pas considérer les femmes du bidonville de Kibera comme des victimes, mais de poser la question : comment Kibera est-il devenu possible? Comment agir pour qu'il devienne une impossibilité?

Buenas tardes
See you
Meilleures salutations

Denise

lundi 22 janvier 2007

Les peuples autochtones : architectes d’un autre monde possible face à la catastrophe occidentale

Comme le disait Angela hier, il n’est pas facile de rendre compte de l’expérience à la fois si riche et si contradictoire du Forum social mondial. Ici, la lutte contre l’Empire et les infrastructures impériales cohabitent dans une déchirante tension. Un exemple : alors que se rassemblent les groupes qui luttent contre coca-cola, on nous vend partout sur le site de l’eau mise en bouteille par l’une de ses filiales. Au FSM existe aussi la discrimination économique : je peux acheter ma banane pour 5 Ksh à l’extérieur du site, sur place pour 10 Ksh d’un marchand itinérant ou bien pour 50 Ksh dans la tente de la succursale kenyane de la multinationale Resort Inn présente sur place. Pire encore, alors que l’on parle de la Terre-mère et d’écologie toute la journée, le soir venu, il y a des amoncellements de déchets partout sur le site puisqu’il n’y a pas de poubelles nulle part !

Pas facile d’assumer sa position paradoxale. À ce propos, un atelier donné par le groupe International Feminists for a Gift Economy (www.gift-economy.com) auquel j’ai assisté sous le thème « Capitalisme patriarcal, (néo)colonialisme et les dons alternatifs féministes : femmes, nature et cultures indigènes » ouvre de riches voies. Un constat initial : le marché patriarcal néolibéral est un système parricide, infanticide et environementicide qui reproduit la domination patriarcale mortifère. Autrement dit :

Développement économique = vol, oppression et destruction

Les paroles d’une courageuse militante péruvienne de culture indigène quéchouanne étaient sans ambages à ce propos :
Ø Les biotechnologies entraînent la disparition des méthodes traditionnelles de chasse, de pêche et de culture des herbes médicinales de son peuple (des médecines combien de fois plus éprouvées que les nôtres !).
Ø Le « développement durable » n’est qu’une autre stratégie pour voler les dernières terres encore vierges à son peuple en créant des réserves nationales une fois que les colonisateurs d’hier et d’aujourd’hui ont rendu les autres infertiles.
Ø Le biotourisme n’est qu’une façon de plus d’exploiter ces terres « réservées » en donnant bonne conscience aux touristes occidentaux, tout en dépossédant ceux qui les occupent depuis des siècles, détruisant leurs cultures du même coup, au nom de la croissance économique qu’il ne faut surtout pas freiner.
Ø Les changements climatiques, notamment la baisse d’oxygène dans l’air, transforment l’environnement et la manière de vivre de son peuple, les femmes en sont les premières touchées. Kyoto est tout sauf suffisant et juste. La bourse du carbone n’est qu’un dumping écologique des pays les plus riches vers les nations qu’elles pillent et réduisent en esclavage économique (et ce malgré le 200e anniversaire de l’abolition de la traite des noirs par la Grande-Bretagne que nous commémorons cette année).

En fait, les peuples autochtones, les premières nations de nos terres colonisées et arrachées (au Québec nous avons 60 000 citoyens autochtones, 11 nations avec leurs langues et leurs cultures, que nous tuons à petit-feu avec notre politique d’apartheid), n’avaient nullement besoin de notre « développement » et de notre « civilité ». En clair, l’expansion de la civilisation occidentale et du capitalisme patriarcal est une catastrophe pour l’humanité et son environnement : aucune civilisation dans l’histoire n’a autant produit de gaspillage et d’injustices, ni séparée radicalement l’humain de la nature, ni hiérarchisée aussi intensément les vivants (femmes, enfants, esclaves, animaux) entre eux. Il faut aujourd’hui repenser en entier l’économie, la politique et les relations humaines, revoir ce système individualiste et patriarcal qui nous fragmente autant. Comme le suggérait une des panélistes, il faut élaborer une économie du don basée sur le modèle de la mère qui enfante dans la gratuité. Nous sommes tous enfants d’une mère, la Terre-mère nous a toutes engendrés. Nous sommes toutes et tous interreliées en ce monde telles des constellations. L’humain ne doit plus être uniquement un être de savoir (homo sapiens) mais un être de don (homo donors). Il nous faut élaborer une spiritualité de la Terre, il nous faut admettre notre ignorance et ses résultats terrorisants, apprendre de tous les peuples aborigènes que nous tentons depuis des siècles d’exterminer...

Dans sa folie marchande, les blancs et leurs complices sont en train d’euthanasier la planète et ses écosystèmes. Et pourtant, comme le disait une femme autochtone brésilienne, la Terre-mère sait engendrer le genre d’êtres humains dont elle a besoin et qui savent l’écouter. Aujourd’hui, au plus profond de leurs traditions et de leurs cosmologies diverses, les peuples autochtones détiennent le savoir, le Souffle et les plans nécessaires à la construction d’un autre monde possible. Les laisserons-nous en être les architectes ? Aurons-nous l’humilité d’être de simples ouvriers ?

dimanche 21 janvier 2007

Du FSM, rêver l’autre monde… Entre le cirque et la solidarité…


(Ce texte a été écrit par ma collègue Angela Gabriella Aurucci.)

Ce soir, alors que Michaël et moi avons pris le temps doucement de nous parler, nos cœurs se sont ouverts peu à peu pour découvrir une même fébrilité. La journée et la semaine ont été longues; le temps s’ellipse étrangement. En raccrochant le téléphone, je sens la distance des gens que j’aime, j’entends leur curiosité de nos nouvelles. De loin, ils rêvent avec nous, et désormais, nous savons que nous avons aussi des lecteurs qui sont du même rêve. C’est bon de savoir que nous formons ainsi une communauté de la parole; nous annonçons ce que nous recevons ici et déjà, vous entrez aussi dans le mouvement. Nous expérimentons ici les distorsions de temps et d’espace, typiques d’un séjour qui commence et se termine déjà, d’une terre lointaine mais qui vibre au plus profond de nous.

Ce soir, Denise est partie et notre délégation semble coupée de moitié, vidée d’une partie de son cœur. J’ai senti un instant d’effritement, un bris soudain de l’équilibre que nous avions créé entre nous. Après la fête hier, son départ marque le passage que nous vivons du Forum mondial de théologie et libération au Forum social mondial. Nous passons du petit, du particulier, de la communauté, à la masse, à l’anonymat, au collectif.

Ce fut donc aujourd’hui le véritable début du Forum social mondial. Quelques 300 ateliers nous étaient proposés, de 8h30 à 20h00. Munis du programme pour la semaine (qui fait 165 pages!) nous avons chacun pris notre chemin vers l’une ou l’autre présentation. Tournant en rond autour du Moi International Sports Complex – le stade qui sert de lieu de rassemblement – nous nous trouvions face au difficile choix de « magasiner » les causes. Nous avions bel et bien les pieds dans un « global Jukwaa » (kiswahili pour dire une plateforme internationale).

En ce moment, plutôt que de vouloir répertorier les discours qui nous ont touchés, ou les slogans activistes qui nous laissaient parfois sceptiques, plutôt que de livrer les problématiques urgentes qui nous ont fait pleurer, ce soir, avant tout cela, il y a dans nos voix une sensibilité qui n’y était pas les jours précédents. Je crois que nous nous situons à ce point de tension entre le cirque et la solidarité, comme si le rêve se fragmentait et se complexifiait devant nos yeux. Au forum de théologie, nous avons vécu une semaine où nos différences s’harmonisaient, se fécondaient plutôt bien. Non pas qu’elles aient été dissimulées, puisque nous avons partagé la diversité de nos héritages. Mais il semblait qu’il y avait un désir commun, un rêve commun d’une solidarité qui converge vers la libération. Nous avons partagé un acte de foi, nous avons cru ensemble qu’une spiritualité qui priorise la vie nous aiderait à faire advenir cet autre monde.

Ici au Forum social mondial, il y a également un acte de foi qui se fait. L’autre monde est possible, c’est du moins ce que l’on se dit les uns les autres, de plus en plus fort. Mais demeure toujours cette question du comment. Elle est chaude cette question, puisque justement, il n’y a pas une seule façon. Toute une palette de résistances, militantismes ou pacifismes nous est exposée ici, et tous nos paradoxes et ambiguïtés sont à fleur de peau. L’autre monde dont nous rêvons ne se vit pas forcément ici, même au Forum social mondial. Il n’est pas tout à fait là, mais presque déjà là aussi. Nous nous demandions, Michaël et moi, encore et toujours, pourquoi nous sommes là. Comment tenir, alors que même ici, dans cette célébration du rêve, nous avons du mal à « être autrement »? Comment risquer une parole alors que le geste ne la soutient pas?

Dans la joie, tout de même, nous apprenons à rire, à pleurer et à nous pardonner nos incohérences. Nous avons hâte de rentrer chez nous pour vivre, dans le petit, dans nos relations, un peu déjà des communautés de paix. Nous avons hâte de nous mettre à créer du beau, nous avons les poumons prêts à crier avec ceux que nous n’écoutons pas. Nous voulons vite devenir des artisans d’amour, nous repartirons pleins de foi, convaincus de notre rôle de co-créatrices, co-créateurs. Je pense que notre présence ici a un sens. Peut-être est-elle moins personnelle que collective, peut-être qu’elle fait partie de ces multiples espaces de lutte, de partage et de don. En tout cas, notre présence ici nous lie de plus en plus aux autres, elle nous rappelle la diversité qui habite la Terre et qui nous habite nous-mêmes.

Foward ! ... Foward ! … Foward ! … En avant pourquoi déjà ?




Texte écrit très tard par Angela Gabriella Aurucci, Denise Couture, Jean-François Roussel et moi-même au soir de la première journée du Forum social mondial. La finale est de Jean-François.


Nous sommes tous les quatre dans la chambre de Michaël. Il n’y a à la ronde que des eucalyptus et des acacias, pas une moindre bière pour noyer le chagrin de la délégation dans l’anticipation du départ de Denise vers Montréal. La journée, comme ses précédentes, a été intense et riche à tous les niveaux. Dès 9 heures ce matin, pendant que la moitié de nos collègues du FMTL restait à la maison pour une réunion d’évaluation du Forum, l’autre moitié partait déjà (après plusieurs démarches pour trouver un autobus qui puisse nous mener dans une Nairobi congestionnée) pour le Ohuru Parc, qui veut dire « parc de la liberté », haut lieu de l’indépendance du Kenya réalisée en 1963. Sur place, à la cérémonie d’ouverture du FSM, Jean-François a eu l’impression d’un grand party de la Saint-Jean, version internationale. Nous y avons vu des danses africaines, écouté des chants dans plusieurs langues, des poèmes enflammés et des discours plus que militants. Nous avons entendu des dizaines de slogans regroupant un grand nombre de propositions altermondialistes (éducation gratuite, Bush le terroriste, fin de la Banque mondiale, abat la pauvreté, etc.). Au rythme des « viva » et des « foward », une atmosphère extraordinaire de fête régnait dans une foule majoritairement composée de Kenyans et d’Africains (plus de 75% des participants du Forum). Cette fête marquait pour nous tout autant l’ouverture du Forum social mondial que la clôture de notre forum de théologie. Comme nous avons travaillé 10 à 12 heures par jour durant celui-ci, nous avons vécu cette ouverture comme une occasion de célébrer et de décrocher un peu. Nous serons prêt, demain, pour affronter la journée d’ateliers ! Avec grande difficulté, nous nous sommes procurés un catalogue du FSM : un vrai journal de Montréal contenant plus de 1200 ateliers !!! Difficile d’en choisir 12 pour 3 jours !

Nous trouvons extraordinaire de sentir toute cette solidarité dans l’air, une force dans la volonté de changement. Paradoxalement, cette force de la solidarité nous paraît bien fragile : dans un mouvement d’ensemble appelant à un monde meilleur, que nous désirons aussi, il semble y avoir une forte polarisation des positions contre les Bush et compagnie, une polarisation qui s’exprime trop souvent dans un langage guerrier (ennemi, mal, guerre, bataille, victoire) qui reprend exactement la rhétorique de ce qu’il dénonce. Ce genre de rencontre amène aussi son lot de grâces : Michaël et Jean-François ont rencontré par hasard une femme kenyane, une musulmane au visage voilé. Pour la plupart des Québécois, ce voile aurait été l’image de la femme niée, invisibilisée. Pourtant, cette femme travaille depuis des années dans un centre pour femmes et enfants violentées. Dans sa défense en faveur des femmes et des enfants contre le pouvoir masculin et patriarcal (particulièrement policier qui défend les hommes) elle a été mise en prison à 2 reprises. Revêtir le voile est pour elle un symbole de liberté et de foi, même de résistance à l’assimilante culture vestimentaire occidentale. Derrière ce voile, il y avait une femme si souriante, si belle! De quoi questionner notre vision occidentale de la femme voilée.

Un autre de ces moments de grâce a été, toujours pour Jean-François, la rencontre dans le marché d’une religieuse qui n’a rien en commun avec les riches communautés qui vivent autour de notre pension. Sollicité de toutes parts par les vendeurs, il raconte :

Soudain, je me retrouve face à un étalage de beaux objets dont un qui me plairait beaucoup pour un cadeau. La vendeuse est très discrète, très respectueuse. Je me penche vers elle. J’achète quelque chose et pendant qu’elle fait un ajustement sur l’objet, nous poursuivons notre conversation. Je lui parle du Québec, de la Conquête britannique, et elle sourit quand je lui dis que cela nous fait un point en commun. Puis elle me présente sa voisine, « She speaks French ». Une vieille dame, une blanche très âgée, accroupie par terre comme les autres face à ses objets. Elle est française, vivant au Kenya depuis les années 50, c’est une Petite Fille de Jésus : elle vend des choses pour faire vivre sa communauté. On est loin des fastueuses résidences de congrégations de Langata Road où je loge! C’était bien la dernière rencontre que je m’attendais à faire. Je passe du côté des vendeuses, sous les ombrelles, et nous conversons. Cette rencontre me touche beaucoup, les deux dégagent paix et complicité, peut-être prière aussi. En quittant, je donne à la vendeuse le double du prix demandé. « This is for my daughter, which is a nice person, like you. » Je me fais prendre en photo avec elle, elle me donne son adresse postale car elle aimerait que je lui envoie la photographie.

vendredi 19 janvier 2007

Que le christianisme se taise ! Seuls les analphabètes savent lire la Bible

Nous sommes samedi, il est 7 heures du matin. Dehors, les corbeaux croassent régulièrement et les petits oiseaux gazouillent. Il fait frais. D’ici midi, il fera dans les 30 degrés. Tel est l’hiver kenyan à Nairobi ! Le Forum social commence cet après-midi, le forum de théologie et libération se terminait hier avec l’allocution du charismatique Desmond Tutu. Les derniers jours ont été à la fois riches, complexes et épuisant. Alors que mon corps voudrait dormir un peu plus ce matin, je ne peux m’y résoudre : il y a en moi un sentiment d’excitation et de grande urgence.

Les derniers jours, particulièrement mes discussions avec plusieurs Africains et ma découverte des slums, ont été bouleversants : des gens meurent, il faut agir et maintenant ! Nos religions tuent ! Comme le disait une collègue d’Amérique latine qui travaille avec les premières nations de Colombie : les monothéistes patriarcaux ont les mains pleines de sang, ce sont les religions qui ont construit et supportent toujours l’Empire. Combien de Chrétiens vivent de la souffrance et de la mort de leurs pareils sans broncher ? Abraham est mort et ses « fils » devraient simplement se taire et mourir...

Avec plus de modération, le combien touchant théologien coréen Kim Yong-Buck abondait dans le même sens : pourquoi Jésus d’Asie (Nazareth est bien en Asie !), qui s’est levé contre l’imperium romanum et a été condamné à mort par lui, est-il devenu l’Agent romain par excellence par la liturgie, la théologie, les ordres religieux, le cléricalisme, etc. ? Plutôt que d’exhorter au silence les religions impériales, Kim propose une convergence de toutes les fois du monde pour la libération. Selon lui, le dialogue, la coopération et la solidarité interreligieuses ne mènent qu’à des discours creux. Ce n’est pas assez ! Il nous faut converger ensemble en une résistance qui adopte une vision, des actions et des stratégies communes. Il faut se découvrir en agissant pour un but commun.

Évidemment, il s’agit encore de mots, des mots gentils, certes, dont nous avons besoin, mais la convergence dans la réalité est plus difficile. Une fois de plus, c’est de l’ingéniosité du slum que me vient un début d’espoir, ce lieu qui ne déshumanise pas ceux qui sont dedans mais vous et moi qui sommes dehors, qui acceptons passivement la mort de nos pareils ! Comme le disait Desmund Tutu hier soir dans la fougue et les éclats de rire : Toi, oui, toi ! Tu es unique, tu es merveilleuse ! Tu es extraordinaire ! Hihihihi ! Dieu t’aime comme si tu étais la seule personne sur cette terre ! Hahahaha ! Oui, tu es son image, tu es son représentant sur terre ! Dans l’Église catholique, comme dans une bonne partie de l’Église anglicane, nous nous agenouillons devant la présence eucharistique de Dieu. Toi, toi, toi et toi, vous êtes à l’image de Dieu !Devant chacune, chacun, de vous je dois donc faire une génuflexion ! Nier l’humanité de son frère, de sa sœur, est un blasphème ! C’est comme cracher au visage de Dieu !

Or, quel blasphème encore plus grand, pour qui vous qu’à 5 km de différence, entre Nairobi et Kivera, c’est la ouate pour les uns et les ordures pour les autres, le ciel et l’enfer. Comme je disais, c’est du bon Père Alex que me vient une part de réponse sur le rôle de la religion, et de ma religion hégémonique, dans la libération : c’est impossible de lire la Bible à Langata (le cartier où nous vivons que certains nomment aussi le « petit Vatican » puisque la plupart de confessions chrétiennes et maintenant communautés religieuses catholiques y ont leurs séminaires et leurs grandes maisons entourées de clôtures et gardées par des sociétés de sécurité privée… à l’ombre des clôtures de ces nantis, des sous-privilégiés construisent de petites maisons et attendent qu’on leur offre le privilège d’un peu d’eau). Donc, impossible de lire la Bible à Langata, il faut aller à Korogocho, dans le slum. Autrement dit, on ne peut pas lire la Bible dans Rosemont, il faut aller dans Saint-Henri ! Ô paradoxe : comme Jésus en son temps offrit le royaume de Dieu aux prostituées, aux voleurs d’impôts et aux pécheurs, ce sont les analphabètes qui aujourd’hui savent lire la Bible !

Ce même résonnement, on peut le pousser encore plus loin à propos du Forum théologie et libération lui-même : ce ne sont pas les intellectuels et les bien-pensants universitaires avec leurs faramineux salaires qui savent ce qu’est la libération (ou enfin très peu, c’est comme les nantis qui peuvent lire la Bible !). Ces gens doivent être d’une grande humilité, se taire, s’effacer pour laisser la parole aux autres. Ils doivent non les haut-parleurs du système ou de leur propre volonté de pouvoir, mais les porte-parole des réprimés, des exclaustrés, des muets. À cet égard, le FMTL ne fut qu’un début d’ouverture d’un espace de réelle libération et de partage de la parole. Des quatre jours de Forums, 2 ½ jours furent des conférences de spécialistes, ½ journée fut la visite des slums et orphelinats, et une journée fut consacrée aux ateliers. Physiquement parlant, dans la salle de plénière les chaises étaient cordées en rang d’oignons plutôt qu’en cercle. L’espace en était d’avance un de monopole de la parole, la « vérité » venant de devant, malgré tous nos discours sur l’importance du pluralisme comme don de Dieu. Un tel environnement privilégie énormément les Occidentaux aussi (fort heureusement, tout près de la moitié de l’assemblée était africaine !) qui ont l’habitude de gueuler et de débattre. Je doute fort que cette manière de faire ressemble beaucoup aux cultures africaines… il faut faire autrement, collectivement, et que l’Ouest se taise !

jeudi 18 janvier 2007

Du dialogue à la solidarité


À cette heure, nous sommes déjà le 19 janvier, dernier jour du Forum mondial théologie et libération. Ce matin, Denise Couture, membre de la délégation québécoise, avait été désignée pour la quotidienne synthèse théologique de la veille. Voici donc, en traduction libre (de l’anglais), ce que Denise a dit à l’assemblée sur la journée du 18 janvier.


Au début de la journée, nous avons reçu la visite d’enfants et d’adultes qui vivent à Kibera . Ils nous ont présenté un rituel : chants, paroles, prières. Pour nous, ce fut un lien avec la journée précédente et avec la situation d’extrême pauvreté à Nairobi. Le groupe de théologiens et de théologiennes qui avaient pour tâche d’écouter ce qui se passe dans ce forum croit que la visite des bidonvilles de Nairobi par des personnes qui viennent de partout au monde pose des questions d’ordre éthique. On a gardé ces questions ouvertes.

Après le rituel, nous sommes allés participer aux quelques vingt-cinq ateliers, toute la journée. On y a abordé trois types de problématique. Premièrement, sur le contexte kenyan et africain: la culture africaine, la théologie chrétienne africaine, la famille, les traditions, l’héritage spirituel et les églises indépendantes africaines. Deuxièmement, il y a eu plusieurs ateliers à propos d’alternatives et d’actions urgentes en ce qui concerne l’écologie (pour un autre postKyoto, le VIH/SIDA, Kibera et Korogocho (le groupe théologique suggère de trouver un autre mot pour slum (bidonville) qui est des plus péjoratif), le trafic de femmes, des pratiques féministes indigènes alternatives et la construction de paix et de justice. Troisièmement, plusieurs ateliers ont porté sur des théorisations urgentes : le genre, les multiples résistances à l’empire, la façon de construire des convergences entre différentes alternatives, les théologies africaines et indigènes.

Sur le plan de l’expérience, cette journée consacrée aux ateliers a fait ressortir la diversité entre les participants et les participantes à ce forum. Ce fut une journée de liberté et de réseautage. Dans le cadre de leur atelier, plusieurs personnes ont parlé de ce qui était le plus important pour elles et qui, selon elles, pouvait contribuer à créer un autre monde possible. Plusieurs ont parlé avec passion et plusieurs ont écouté avec passion. J’ai profité de la période de repos après le dîner pour demander aux gens : Comment ça va? Comment décririez-vous la journée des ateliers? L’un a dit que l’esprit était parmi nous. Une autre qu’il y avait de l’air, du souffle. On ressentait une fluidité dans les relations et dans les échanges.

Puis vint la plénière. Nous y avons accueilli un groupe de danseurs du nord-est du Kenya. Puis le groupe du Québec a présenté le forum régional tenu à Montréal en novembre 2006, une expérience inspirante pour la continuation du forum. Ensuite, nous nous sommes remémoré chaque atelier en les commentant un à un. Certains ont affirmé que nous avons besoin de nouvelles manières de faire de la théologie et libération. Nous avons remarqué que le dialogue interreligieux n’est pas nécessairement une solidarité, surtout lorsque les personnes placées en situation de dialogue ne sont pas égales entre elles. On a proposé de le remplacer par une articulation d’actions alternatives variées, situées dans lieux pluriels et dans la lignée de diverses traditions spirituelles et religieuses, qui ont en commun de contrer les complicités à l’empire. Un prochain défi consiste à construire des convergences entre les alternatives, tout maintenant un espace de multiplicité entre elles et en chacune d’elle.

Pour honorer la diversité, l’utilisation des quatre langues officielles importe dans ce forum: l’anglais, l’espagnol, le portugais et le français. Mes collègues et moi avons parlé en français hier et avant-hier de manière à résister contre une possible disparition du français au Québec. Aujourd’hui je parle en anglais et j’affirme ainsi que nous avons besoin de multiples stratégies pour résister aux structures de l’empire. Celles-ci nous rattrapent subrepticement si l’on s’en tient à une seule stratégie de résistance.

Par la suite, après la plénière nous avons pris l’autobus pour nous rendre dans un hôtel de Nairobi pour un souper festif. J’entendais des gens sympathiser bruyamment. Apparemment les personnes étaient enthousiastes. Pour moi, le voyage en autobus a été un moment de joie complète accompagnée de Teresa, qui vit au Nigeria. Le souper fut une célébration : du vin, des amis, de superbes danses africaines et certains parmi nous ont dansé aussi. Au retour, dans l’autobus, nous avons chanté des chansons dans différentes langues.

Ce deuxième forum Théologie et libération se présente comme une transition en ce qui concerne la méthodologie. Le prochain forum s’alignera-t-il de plus près à la façon de faire du forum social? Nous ne le savons pas, mais nous savons que le jour des ateliers, des échanges libres et des propositions multiples d’alternatives fut un jour joyeux, créatif et marqué par la fluidité.

Quand le plus beau sort de la « dompe »

(Ce texte a été écrit après une autre tardive conversation avec Angela.)

« Les Africains sont les êtres les plus religieux au monde et les plus abusés. Est-ce dire que l’irréligion est la clé du succès et la religion le secret de l’esclavage ? » Ces paroles de Philomena Mivaura sont de la dynamite… Elles parlent de la profondeur d’âme de l’Afrique où sous les façades euro-chrétiennes et arabo-musulmanes, se tapit un trésor : le riche patrimoine des cultes, des mythes et des cosmologies animistes qui situent l’humain non au-dessus mais au milieu de la création (j’espère avoir le temps d’y revenir plus tard, nous avons tant à apprendre nos ancêtres africains, tout comme des Amérindiens !). En fait, il faut qu’un peuple ait l’âme d’une profondeur inouïe pour continuer à croire et même pour croire encore plus face à l’esclavage auquel les acteurs du système économique actuel l’ont condamné. Les slums comme on les appelle ici (ou bidonvilles) en sont le meilleur exemple : peut-on imaginer plus profonde déshumanisation ? Laissez-moi vous tracer un portrait.

Après les présentations de ce matin sur l’Afrique et son contexte, nous avons pris l’autobus pour découvrir sur le terrain le contexte africain et le néolibéralisme : certains allèrent visiter un bidonville, d’autres un orphelinat et les derniers une entreprise collective de prise en charge. Si la rencontre des sœurs de mère Teresa à Huruma et de la centaine d’orphelins dont elles prennent soin (la plupart atteints de paralysie cérébrale) fut pour moi bouleversante, ce ne fut rien à côté de l’indignation d’Angela, Normand et Jean-François suite à leur visite de Korogocho. Bidonville situé aux côtés du dépotoir de Nairobi, les gens qui y vivent supportent une odeur pestilentielle. Jean-François raconte qu’il en avait les larmes aux yeux à retenir ses nausées. Dans les rues dévalent des enfants, petits et grands, qui lancent des « Hi ! How are you ? » sous le regard acéré des vautours qui dessinent dans le ciel la spirale funeste de la pauvreté. Les maladies de toutes sortes, le SIDA en tête de procession, rongent nos semblables. Pas surprenant quand l’on considère que l’eau qu’ils boivent tuerait n’importe quel blanc qui tenterait d’en consommer un tant soit peu. Quelques bouts de tôle pour maison, ils sont 120 000 entassés sur un kilomètre carré !

Ainsi décrit, le fatum de Korogocho semble sans espoir et la culpabilité de tous les acteurs du système économique mondial (vous et moi, nos dirigeants, nos entreprises), sans fin. Et pourtant, au cœur du plus inhumain, d’une kénose encore plus radicale que celle du Christ (Jésus n’était pas sidatique aux dernières nouvelles, et l’eau de la mer de Galilée n’était pas mortelle à consommer), surgit l’inattendu. Il y a 20 ans, un prêtre catholique, le Père Alex, vient s’installer dans le bidonville. Sous son leadership catholique, anglicans, pentecôtistes et autres Églises locales commencent à travailler ensemble dans un esprit œcuménique incroyable qui met en lumière en un regard tout le ridicule de nos chicanes doctrinales. Graduellement, les Églises (micro-États en bataille dans Kogorocho puisque le gouvernement kenyan ne reconnaît la slum que lorsqu’il est temps de percevoir les taxes foncières) jadis en bataille pour retenir leurs fidèles commencent à agir ensemble et à s’entraider : preachers, pasteurs, prêtres, hommes et femmes. Ils décident de comprendre avec leurs fidèles POURQUOI ils vivent dans un bidonville. Plutôt que d’entretenir les discours victimologiques, ils deviennent des acteurs. Oui ! un ventre creux peut comprendre sa place dans l’économie mondiale et pourquoi on le condamne à l’immonde. La résurrection surgit alors, miracle inusité, inattendu, impossible au cœur de l’atrocité souffrante : les gens commencent à s’entraider, à s’éduquer et à combattre ensemble le système qui les ignorent. Incroyablement, le fumier de Korogocho devient un composte où fleurit une humanité conscience.

Pendant ce temps, subversivement, le monde surprivilégié du Nord est à pourrir… Obsédé par sa richesse, possédé des démons de consumérisme, rongé de l’intérieur par son nihilisme grandissant qui permet au Québec de détenir un taux de suicides recours chez les jeunes hommes, l’âme occidentale ressemble de plus en plus au dépotoir de Korogocho. À preuve : elle lève le cœur, et jusqu’aux larmes, à une bonne partie de l’humanité. Évidemment, victimiser ou culpabiliser ne rend pas acteur, cela ne fait que paralyser. Fort heureusement, Korogocho nous apprend que c’est de la « dompe » que sort ce qu’il y a de plus beaux, que c’est là, inch’Allah, que commence l’autre monde possible.

mercredi 17 janvier 2007

Alors qu’il pleut en janvier à Nairobi et qu’il fait chaud à Montréal…


Voici un texte écrit par ma collègue Angela. De Nairobi, à tour de rôle après avoir partagés nos émerveillements, angoisses et émotions, chacun écris sur la journée. Voici ses réflexions suite à la journée d'ouverture du FMTL hier. N'hésitez pas à nous envoyer vos commentaires. Nous y répondre si Internet le permet.


Cette nuit, il a plu très fort ici à Nairobi. Le matin était frais et humide, mais les kenyans s’inquiètent. Pas normal qu’il pleuve en janvier. L’herbe est verte alors qu’elle devrait avoir séchée, de même qu’à notre départ, les rues de Montréal étaient plus grises que blanches.

Ce fut aujourd’hui l’ouverture du Forum Mondial de Théologie et Libération. Nous sommes à quinze minutes de marche du Centre carmélite où se tiennent nos rencontres. Ce fut un chemin fébrile, comme quand on sent que quelque chose d’important se prépare. La route accidentée et pleine de boue arrivait pile sous nos pieds, comme pour nous dire que le chemin sera comme ça : difficile et parfois salissant. Nous avons donc mis nos pieds en route, nos pas devenant de plus en plus lourd au fur et à mesure que la boue nous collait aux semelles...

La journée s’est commencée sous le rythme des chants et mouvements d’une chorale locale qui nous a rappelé notre tabou corporel. Nous avons prié, nous avons pris le temps de le faire avant un quelconque discours. Nous avons ensuite dit avec des mots, si bien composés, l’unité que nous recherchons ici pour le monde. En voici les premières phrases :

We call upon the earth and the sky to bear witness to the reverence with which we come… we present humbly in the name of all created things,… the earth our mother, …of the rivers and the great waters we crossed to get here, … of the deserts that bring peace and remind us of our vulnerability, of the sea and the sky which remind us of your greatness… we present ourselves to you… Yahweh, our God, the Father of all, the Creator, the Mother, the Nurturer, most holy and most dear.

Cet acte de dire « nous voici », de nous présenter à Dieu, à cette communauté internationale, fut un don extraordinaire. Nous entendre, nous présenter les uns les autres, humblement et en communion avec la terre, tous là avec tout ce que nous sommes… il fallait que ça commencer ainsi, il faudra que nous le refassions continuellement. Notre mantra commun : « I am somebody and I can do something. »

Cette prière, de même que les présentations qui ont suivi pendant la journée, étaient en anglais et cela a suscité un fort questionnement parmi nous, les six délégués du Québec, qui avons vécu cette situation de manière particulière. Nous en avons longtemps parlé et la question de la langue hégémonique surgit inévitablement. Ce fut une occasion de commencer ce forum en nous situant, ou en essayant du moins de nous positionner. Nous voir, sensibles à cette lutte qui nous est propre au Québec, fut unificateur. Et aussi, le fait de nous rappeler que la langue de chacun a une immense valeur devrait nous amener à nous solidariser avec ceux à qui on tente de l’arracher. La question, pour nous en tout cas, demeure ouverte…

Alors que tous se sont déplacés pour que nous nous retrouvions ici, ensemble nous nous demandons encore : que faisons-nous ici ??? Plusieurs pistes se dessinent ; les idées de réseautage et de renforcement de nos espérances semblent importantes. La diversité des personnes ici présentes illustre la diversité de nos luttes qui peinent à se rencontrer. Il y a tant de questions urgentes dans le monde mais l’exercice de priorisation des luttes semble nous essouffler, parfois nous diviser. Comment retrouver le souffle, dans chaque expérience, et comment solidariser nos engagements ? Comme on se l’est demandé aujourd’hui, faisons-nous partie de la solution ou du problème ? Ou des deux ?

Et enfin, alors qu’il pleut en janvier à Nairobi et qu’il a fait chaud à Montréal ; alors que les Africains subissent sur leur continent les conséquences directes des changements climatiques ; alors qu’ils se demandent « Qu’avons-nous donc fait? » ; alors que nous prenons conscience de notre rôle dans leur sort, comment faire théologie ? Comment apprendre à penser ensemble une spiritualité pour un autre monde possible ? Il semble que nous arrivions tous dans l’espérance de découvrir comment chacun, sur son coin de planète arrive à y croire. Comment ? Je ne le sais pas exactement ; ensemble forcément. Mais est-ce possible ? Oui, oui, oui. C’est l’acte de foi que nous vivons ici. Croire que c’est possible.

lundi 15 janvier 2007

2,5 millions d’être humains inexistants, 2,5 millions de débrouillardises quotidiennes

Jambo rafiki ! Bonjour mon ami, en kiswahili (la deuxième langue officielle, après l’anglais, de la République du Kenya) ! Après 18 heures d’avion et d’attente aux aéroports, me voici sur cette terre d’Afrique : terre si belle avec son odeur de terre rouge, sa végétation de palmiers et d’ibiscus gorgés d’eau et de soleil, sa population belle, fière et si accueillante ! Asante sana ! Karibu ! (Merci beaucoup, je t’en prie !) En même temps, me voici sur une terre pillée de ses ressources (le pétrole, les mines, les forêts) et violée en sa chair (populations affamées, vente d’armes, trafic humain) par ma civilisation qui dit respecter les droits humains chez elle, mais les viole à l’étranger. Peau blanche au milieu de la marée noire, me voici à Nairobi, moi le descendant de colons français, le complice chez moi du génocide des 60 000 Amérindiens survivants, le complice ici d’un système économique qui tue. Me voici, descendant d’un avion blanc à 95%, parmi la cohorte de mes semblables venue se dépayser en safari, comme si les animaux et la jungle avaient plus d’intérêts que les humains d’ici. Ce soir, comment puis-je me brosser les dents et prendre ma douche alors que je sais l’eau est si précieuse ici ? Comment puis-je manger dans la joie mes bananes achetées sur le bord du chemin pour presque rien à cette femme qui n’aura peut-être pas l’essentiel pour nourrir sa famille ?

Cette femme, il est fort probable qu’elle retourne au couché du soleil à Kyvera, un immense bidonville aux portes de Nairobi où plus de 2,5 millions d’êtres humains tentent de vivre et de survivre. Je dis « êtres humains », mais je brise déjà la loi du silence : bien que ces humains comptent pour la moitié des habitants de Nairobi, leur « quartier » ne figure sur aucune carte géographique et le gouvernement kenyan n’entretient aucune relations avec eux…
Au bord de la cité, 2,5 millions d’oubliés…
Au seuil de la rutilante Nairobi, 2,5 millions d’ombres humaines tapies...
Au côté de la performante vantardise, 2,5 millions de quotidiennes débrouillardises

Me voici, le riche, devant le bidonville. J’y serai jeudi pour le visiter avec sœur Bégonias, dans le cadre du Forum théologie et libération.
Me voici, le blanc pro-occidental, au cœur d’un continent qu’on préfèrerait souvent ne pas mettre sur la carte (d’ailleurs, on n’en parle pas à l’école) comme Kyvera.
Me voici, l’intello du Nord qui ignore tout du Sud, devant la beauté du Kenya et de ses 42 communautés culturelles (que certains nomment tribus) et de leurs coutumes particulières.
Me voici, le catholique inconfortable avec son Église, devant cette Nairobi aux multiples fois : celle des hindous, des sikhs, des musulmans, des chrétiens, des bahaïs…
Me voici, être humain parmi les humains, animal parmi les lions, les éléphants, les guépards, les gazelles, les hippopotames, vivant parmi les palmiers, les sycomores, les grandes herbes et les bananiers…
Me voici, pour transformer ma honte colonialiste et mes privilèges en solidarité partagée, en espérance communautaire qui dépasse toutes les guérillas.
Me voici dès demain avec 200 femmes et hommes d’Afrique, d’Europe, des Amériques et d’Asie pour aborder les spiritualités à développer et nourrir pour un monde différent…
Me voici, dans 5 jours, avec 100 000 hommes et femmes du monde, pour poser ma pierre, dans une conscience globale, à la construction d’un autre monde possible, d’un monde paix.

dimanche 7 janvier 2007

Le monde vu de Nairobi par des théologien(ne)s de la libération



Hakouna matata? Vous connaissez la formule du Roi lion, j'en suis sûr! Ou bien le mot safari? Oui, oui! C'est du swahili, la seconde langue officielle du Kenya où je serai dans quelques jours! Le décompte est lancé! Je décole samedi prochain, le 13 janvier 2007, pour Nairobi en compagnie de 5 collègues engagés dans la théologie contextuelle (pour en savoir plus sur les théo contextuelles, vous pouvez consulter le texte baptisé Quand des femmes, des pauvres et… des étudiants s’emparent de la théologie! Regard sur les théologies contextuelles):

- Angela Gabriella Aurucci (étudiante), Denise Couture (prof) et Jean-François Roussel (prof), sont tous membres du CETECQ (Centre d'éthique et de théologie contextuelles québécoises de l'Université de Montréal), un centre qui se veut un carrefour à l'UdM afin que des praticiens et des théologiens réfléchissent à leurs pratiques sociales comme lieu d'une théologie propre au Québec (pour en savoir plus: www.theo.umontreal.ca/cetecq.htm
- de leur côté, Normand Breault (de l'Association catholique contre la torture) et Jean Bellefeuille (responsable du dossier justice, paix et intégrité de la création à la Conférence religieuse canadienne) sont tous deux délégués du ROJeP (Réseau oecuménique justice et paix), un rassemblement de plus de 40 groupes montréalais engagés dans une transformation sociale au nom de leur foi chrétienne (pour en savoir plus sur ces groupes: www.justicepaix.org/


Nous partons donc du 13 au 30 janvier pour participer à Nairobi, la capitale du Kenya, au Forum mondial théologie et libération (un rassemblement international de plus de 200 praticiens et théologiens aux discours des plus colorés!) du mardi 16 au vendredi 19 janvier. Ensuite, du samedi le 20 jusqu'au jeudi 25 janvier, nous participerons au Forum social mondial un des plus imposant rassemblement altermondialiste de la planète qui rassemblera plus de 50 000 citoyens du monde sous le thème “Luttes du peuple, alternatives du peuple".

Je me ferai donc un plaisir sur place de vous faire un rapport quotidien, avec la collaboration d'Angela, de mes découvertes et des possibilités pour construire un autre monde possible à compter de lundi le 15 janvier prochain! Ne vous gênez pas pour me faire vos commentaires également! Enfin, vous pourrez aussi consulter les photos prises sur place dans mon "blogue photos" au http://www.flickr.com/photos/idealiste-convaincu/. À suivre!

mardi 5 décembre 2006

Le mur de sécurité - Bethléem


Si tout va bien (comme on dit en arabe, inch'allah), je serai en Israël-Palestine de juillet à octobre 2007 comme Accompagnateur oecuménique, c'est-à-dire comme bénévole pour alléger un peu la vie quotidienne des Palestiniens (par exemple, par la présence de ma bouille d'Occidental, il est possible de réduire les tensions aux cheak points où les soldats israéliens font souvent la pluie et le beau temps). Cette photo, prise en juin dernier près de Bethléem, est un fort symbole de la division actuelle entre Israël et la Palestine. "Peace, shalom, salam... from the Israeli Ministry of Tourism'" qu'est-ce que ça signifie? Symbole de peur, d'ironie, d'impérialisme? Difficile de comprendre ce que cachent vraiment les mots.

dimanche 15 octobre 2006

Quand s’asseoir à l’écart devient un appel et une grâce



Dans cette peinture pour le moins évocatrice et subversive de mon amie Annie-Claudine Tremblay, peut-on dire que Jésus était "dissident" au sens "d'assis à l'écart" ?









Ce texte constitue ma contribution à un débat sur la dissidence en Église au Centre culturel chrétien de Montréal (CCCM), le 28 septembre dernier, avec Odette Mainville, Mgr Bertrand Blanchet, archevêque de Rimouski, et Gregory Baum.


« La dissidence dans l’Église : péché ou liberté ? » Le titre de notre débat de ce soir (que j’espère être plus un dialogue qu’un combat !) me pose une série de questions. J’en vois au moins trois.

1- Tout d’abord, qu’est-ce que la dissidence ? Par exemple, est-ce de la dissidence d’amener un futur chien Mira à l’église ?

2- Ensuite, qu’est-ce que l’Église ? De qui parlons-nous ? De l’Église catholique dans sa majorité romaine, de ses filiales orientales, des églises protestantes sœurs, des églises évangéliques qui se multiplient un peu partout sur le globe, des communautés de base, de la communauté chrétienne Saint-Albert-le-Grand ? Ça fait tout un décompte d’Églises ! D’ailleurs, est-ce de la dissidence de penser qu’il y a plusieurs Églises ?

3- Enfin, si la dissidence peut être vue comme un péché, une trahison, et pourquoi pas une apostasie ou un suicide (du temps de l’Inquisition, on brûlait les dissidents), pourquoi lui oppose-t-on la liberté dans le titre de ce débat ? Le péché lui-même n’est-il pas un acte libre et consentant ? C’est donc que la dissidence ne peut être au plus qu’un élan de folie et de liberté ? Au contraire, ne peut-elle pas être grâce, salut ou même illumination ?

1ère histoire de dissidence : les « confessionnaux jetables » des JMJ

En fait, parler de dissidence n’est pas chose facile. Cela exige de se mettre à nu, de dévoiler ses couleurs, d’accepter la marginalisation inhérente à tout acte qui sort du cadre normal des choses et le conteste. Deux histoires illustrent bien ce qu’est pour moi la dissidence évangélique : la première est un fait vécu, l’autre est relatée par un dissident en autorité[i], le cardinal Carlo Maria Martini.

Je travaillais à l’époque pour le diocèse de Valleyfield en tant que co-coordonnateur diocésain des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) 2002. Pour préparer le rassemblement estival, on avait invité tous les responsables diocésains et nationaux intéressés à un gros congrès à l’hôtel Delta Chelsea à Toronto. Vous imaginez : c’était la première fois de ma vie non seulement que je mettais les pieds à Toronto, mais aussi dans un endroit aussi luxueux… Pourquoi avait-on besoin de lustres de cristal pour organiser un événement qui aurait de toute façon lieu dans un champ et qui se terminerait (nous ne le savions pas alors !) dans la boue ? Enfin, si mon impression initiale en fut plutôt une d’étonnement, l’annonce d’une donation de 1,000,000$ par les Chevaliers de Colomb pour construire des « confessionnaux jetables » (le fameux Duc et altum parc) me sidéra. J’étais à un tel point scandalisé que j’ai publié quelques semaines plus tard un article dans Viateurs Canada baptisé : « Quand l’Église agit comme une multinationale… Comment devrait réagir le peuple de Dieu ?[ii] »

À ma grande surprise l’article a fait beaucoup de chemin et n’a pas tardé à se rendre au bureau national des JMJ à Toronto. Or, un mois plus tard, je croise à la basilique Notre-Dame un très haut responsable des JMJ venu assister au congrès des vocations. L’homme demande à me parler sur le champ, et croyez-moi, ce n’était pas pour une interpellation au presbytérat ! Tout de go, il me dit que mon article fait un grand tort aux JMJ, que j’aurais dû lui en parler avant d’écrire mon texte. Je lui rétorque que de payer 1,000,000$ pour des confessionnaux n’a pas de sens. Il me dit qu’il s’agit de la volonté du Saint-Père lui-même et moi de lui répondre que les volontés du pape sur le sujet n’ont aucun bon sens. La discussion se conclut alors sur une affirmation claire : « You’re a bad boy… »

Cette histoire amène beaucoup d’eau au moulin de notre réflexion et nous amène à se questionner sur ce qu’est la dissidence : est-ce refuser une parole du pape ? Est-ce refuser d’investir un million de dollars dans des confessionnaux jetables plutôt que de redistribuer la richesse pour les 90% de la catholicité qui ne pourront jamais se payer un billet d’avion pour venir participer à notre « party catho » ? Est-ce de prendre la parole publiquement pour dénoncer un excès plutôt que d’en parler en catimini avec les personnes concernées ? Est-ce de croire que l’Évangile ne tolère pas les lustres en cristal ?

2e histoire de dissidence : les problèmes maritaux de Jésus et du Saint-Sacrement

J’aimerais continuer ma réflexion avec une autre histoire[iii]. C’est l’histoire d’un mariage en Italie. Le couple s’est arrangé avec le curé de la paroisse afin d’organiser une petite réception dans la cour du presbytère, tout près de l’église. Or, la réception ne peut avoir lieu car il pleut. Les nouveaux mariés demandent alors au curé s’ils peuvent faire leur célébration dans l’église. Face au malaise que ressent le prêtre, les mariés lui disent : « Ne vous inquiétez pas ! Nous allons servir un petit gâteau, chanter une petite chanson, boire un peu de vin, et ensuite chacun retourne chez soi. » À contrecoeur, le prêtre fini par accepter. Mais les Italiens étant, comme on le sait, de bons vivants, ils boivent un peu de vin, chantent une petite chanson, puis boivent encore un peu de vin, chantent d’autres chansons, et au bout d’une demi-heure la célébration bat son plein dans l’église. Pendant que tout le monde s’amuse, le curé très tendu va et vient nerveusement, très tendu par tout ce bruit. Son vicaire vient le voir et lui dit :

– Vous me semblez très tendu mon père…
– Comment ne le serais-je pas ? Tout ce bruit dans la maison de Dieu, pour l’amour du Ciel !
– Mais, père, ils n’avaient pas d’autres endroits où aller.
– Je sais, je sais… Mais faut-il vraiment qu’ils fassent autant de bruits.
– Nous ne devons pas oublier que Jésus est allé lui-même à des noces, mon père...
– Je sais que Jésus est allé à un mariage, je sais, pas besoin de me le rappeler ! Mais ils n’avaient pas le Saint-Sacrement à ce mariage !
Cette histoire, d’une autre façon, relance encore notre réflexion. La dissidence, est-ce de préférer Jésus-Christ au Saint-Sacrement ? Est-ce que les tabernacles de chair sont moins importants que les tabernacles de marbre ? Vis-à-vis l’Évangile, est-ce le curé ou son vicaire qui est dissident ?

Définir la dissidence : s’asseoir à l’écart

Avant d’aller plus loin, autant définir la dissidence. Je ne suis pas un spécialiste de la linguistique, mais une petite recherche étymologique m’a apprise que le mot dissidence vient du verbe latin dissidere qui a comme origine le préfixe dis qui marque l'écart et le verbe sedere, s'asseoir. La dissidence, c’est donc s’asseoir à l’écart ! En fait, sans s’en rendre compte, notre vie est truffée de centaines d’exemples de gens qui vont s’asseoir à l’écart : un ministre qui rompt avec son gouvernement, un syndicat qui dénonce les politiques de son employeur, des citoyens qui manifestent contre des institutions politico-économiques, des mouvements comme les Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, Bombay et bientôt Nairobi qui refusent l’ordre mondial actuel, une conférence religieuse qui écrit à ses évêques pour les réveiller, 19 prêtres qui prennent position dans les journaux en faveur de l’inclusivité... Même le pape Benoît XVI, que la paix et la bénédiction d’Allah soit sur lui, est dissident à ses heures lorsqu’il choisit de rompre avec le politically correct en citant les propos anti-islamiques de l’empereur byzantin Manuel II ou lorsqu’il dénonce le recourt à la violence en cas de conflits comme il l’a fait pour la guerre israélo-palestinienne ou dans de nombreux cas de guerres de Afrique.

En somme, la dissidence a plusieurs facettes : alors que l’on peut être hyper-dissident dans une dimension de notre vie, on peut être des plus conservateurs dans une autre. De même, la dissidence peut tout aussi bien être mortifère que vivifiante. Spontanément, je m’aventurerais à la définir comme l’action d’enfreindre le statu quo, de refuser le politically correct d’un univers donné. Dans l’Église catholique, on pourrait définir la dissidence comme une infraction aux décisions du magistère, au « magistery » correct.

Douze raisons pour lesquelles je vais m’asseoir à l’écart

Cela dit, est-il bon ou mauvais d’enfreindre le magistère, est-ce un péché ou une grâce ? Je me risque à une réponse simple et très personnelle qui n’engage que moi : si le magistère lui-même est dissident du cœur de l’Évangile, c’est-à-dire l’amour du prochain, des collecteurs d’impôts et des prostituées qui nous précèdent tous dans le Royaume, alors autant être dissident du magistère. Autrement dit…

1. Si l’évêque de Rome refuse de reconnaître la pleine place des femmes, je vais m’asseoir à l’écart.

2. À la lecture d’un catéchisme où le meurtre se pardonne, mais non les bourdes de gens qui se sont trompés dans leurs relations amoureuses et ont dû divorcer, je vais m’asseoir à l’écart.

3. À entendre un épiscopat qui tient des propos homophobiques et qui semble préférer la chasse aux sorcières à la Bonne Nouvelle d’un salut offert aux plus petits, je vais m’asseoir à l’écart.

4. À voir tant d’occasions où le célibat est plus important que le pastorat et où l’on préfère se priver de prêtres plutôt que de dévier aux normes canoniques établies depuis la réforme grégorienne, je vais m’asseoir à l’écart.

5. Face à un missel romain à imposer à tous qui n’est pas même foutu d’être écrit dans un langage inclusif et dont les normes ne laissent aucune place à une véritable inculturation, je vais m’asseoir à l’écart.

6. Aux prises avec une structure cléricale monarchique qui refuse une véritable collégialité et où les laïcs ne sont que des « bouche-trou » en attendant la miraculeuse apparition de ministres ordonnés, je vais m’asseoir à l’écart.

7. Au cœur d’une curie romaine dominée par le secret où la nomination des évêques se joue sans consultation publique et transparente des fidèles et où l’« industrie des canonisations » devient un commerce encore plus lucratif que celui des messes, je vais m’asseoir à l’écart.

8. Face à certains évêques qui auraient mieux fait d’étudier aux HEC à voir la façon désastreuse dont ils gèrent leurs diocèses, comme une entreprise où l’on fusionne les paroisses sans demander l’avis des fidèles, je vais m’asseoir à l’écart.

9. Dans une Église canadienne où même les religieux et les religieuses deviennent non-représentatifs, je vais m’asseoir à l’écart.

10. Confronté à un Saint-Siège toujours prêt à dresser ses échafauds inquisitoriaux pour réduire au silence un théologien dissident ou rappeler à l’ordre un évêque via la bouche de ses nonces, je vais m’asseoir à l’écart.

11. Face à un pape qui veut se concentrer sur le « petit reste » quitte à « tridentiniser » l’Église entière pour réintégrer quelques lefebvristes, je vais m’asseoir à l’écart.

12. Enfin, dans une Église dont le discours magistériel est plus pharisaïque que celui des pharisiens du temps de Jésus eux-mêmes, avec un code de droit canonique plus rigoureux que les 613 préceptes de la Torah, je vais m’asseoir à l’écart.

La dissidence comme pèlerinage, appel à la fidélité et grâce

Et curieusement, une fois à l’écart, je retrouve tant de gens qui ont fait comme moi : des prêtres, des évêques émérites, des femmes, des hommes, des théologien(ne)s, des diacres, des agents de pastorale. Une fois à l’écart, je me rends compte qu’il y a beaucoup plus de monde là qu’il y en a dedans ! C’est à se demander si finalement, les dissidents, ce ne sont pas ceux qui restent plutôt que ceux qui vont s’asseoir à l’écart ! Tout ce monde à l’extérieur, c’est ce que j’appelle le sensus fidelium, ou le gros bon sens spirituel. C’est ce même gros bon sens qui m’amène graduellement à redéfinir ce qu’est l’Église, à détourner les yeux de la structure et de ses vieux bonzes, pour regarder ces hommes et ces femmes de foi qui sont autour de moi, qu’ils soient anglicans, bouddhistes, sunnites, juifs, athées, agnostiques, confus ou confucianistes ! Plus encore, il me semble que la dissidence comprise comme une fidélité profonde à l’Évangile devient tout le contraire d’un péché : elle est la grâce d’un appel ! Elle est une mise en route, un pèlerinage, une invitation à la recherche et la formation de communautés de foi et d’amour authentiques qui laissent vraiment place aux surprises du Souffle divin.


[i] L’expression est de Gerald Arbuckle dans Refonder l’Église. Dissentiment et leadership, (Montréal : Bellarmin, 2000). Pour lui, les dissidents en autorité « peuvent faire les changements structurels nécessaires pour que les [dissidents] “éclaireurs” puissent mettre leurs dons au service de l’Église. » (p. 18)

[ii] Michaël Séguin, « Quand l’Église agit comme une multinationale… Comment devrait réagir le peuple de Dieu? », dans Viateurs Canada, no. 80, mars 2002, p. 22-23.

[iii] Anthony de Mello la raconte dans son livre Quand la conscience s’éveille (Paris : Albin Michel, 2002), p. 85-86.

mardi 19 septembre 2006

Un pape imprudent : il faut souhaiter que Benoît XVI sache à l’avenir choisir ses citations parmi les paroles des artisans de paix



J'ai publié ce texte dans La Presse, 19 septembre 2006, p. A29.

D’entrée de jeux autant dire que, selon moi, le pape Benoît XVI a commis une grave erreur lors de sa conférence sur le thème du rapport entre la foi et la raison tenue à l’Université de Ratisbonne le 12 septembre dernier. Bien qu’il semble avoir eu de nobles intentions, soit démontrer qu’« une raison qui reste sourde face au divin et qui repousse la religion dans le domaine des sous-cultures est incapable de s'insérer dans le dialogue des cultures », le point de départ utilisé par l’évêque de Rome reprenait de manière à peine voilée l’association trop courante aujourd’hui en Occident entre violence et islam.

Les deux citations utilisées à propos de l’islam
Pour parvenir au raisonnement selon lequel « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu », Benoît XVI cite dans son discours du 12 septembre deux passages des entretiens qu’a eu le basileus Manuel II Paléologue avec un érudit persan probablement en 1391 à Ankara. D’abord, il cite une question que pose le basileus à son interlocuteur : « Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l'épée la foi qu'il prêchait. » Le pape cite ensuite la réflexion que fait Manuel II à propos de la violence et de Dieu : « Dieu n'apprécie pas le sang – dit-il –, ne pas agir selon la raison [sun logô] est contraire à la nature de Dieu. […] Pour convaincre une âme raisonnable, il n'est pas besoin de disposer ni de son bras, ni d'instrument pour frapper ni de quelque autre moyen que ce soit avec lequel on pourrait menacer une personne de mort... ».

Des paroles irresponsables, consciemment ou non
Cela étant dit, si le but de l’ancien théologien Ratzinger était d’affirmer que la raison et la foi vont de pair, qu’il ne faut pas les opposer, sa façon de faire est pour le moins périlleuse : de manière interposée et incomplète, il attaque l’islam pour affirmer, par la bouche d’un empereur chrétien oriental, que logos et nature divine sont inséparables dans le christianisme. Ce faisant, Benoît XVI recourt à un moyen pour le moins subversif si souvent utilisé dans nos universités occidentales : se cacher derrière les paroles intransigeantes d’un autre pour montrer, par contraste, la pureté de ses intentions. Or, que le thème soit le dialogue inter-religieux ou inter-idéologique (la participation de la théologie à la science), comment peut-on ouvrir un dialogue réel à partir de propos belliqueux ?

De plus, dans un contexte international où les « identités de résistance » de certains groupes islamistes, pour reprendre l’expression de Sayyid Mohammad Ali Abtahi, s’expriment trop souvent par l’agression physique, les paroles du pape étaient-elles responsables ? Le plus grave dans l’attitude de Benoît XVI est moins qu’il se soit laissé aller aux débats universitaires qu’il affectionne tant, mais qu’il ait oublié pendant un instant que ses paroles peuvent causer la mort ou la vie, comme le prouvent le meurtre dans la capitale somalienne ce dimanche d’une religieuse italienne et de son garde du corps ou le vandalisme commis depuis vendredi contre huit églises anglicanes, catholiques et grecques orthodoxes en Cisjordanie et à Gaza. Évidemment, qu’elle vienne de paroles pontificales ou d’agressions islamistes, la violence demeure toujours intolérable. Comme catholique latin, je ne peux agir sur la violence commise par les autres communautés (plusieurs dirigeants musulmans notamment d’Égypte, d’Indonésie et de Palestine ont d’ailleurs déjà fait entendre leurs appels au calme), cependant je peux agir sur la mienne. C’est pourquoi il ne me semble pas suffisant que le pape affirme que les paroles anti-islamiques citées ne représentent pas sa façon de penser. Au contraire, il importe qu’il affirme que de baser une conférence sur de tels propos autrement que pour les dénoncer était une erreur.

Comme l’affirme le Père Émile Shoufany dans Comme un veilleur attend la paix (Albin Michel, 2002) : « les mots ont leur importance, ils peuvent préparer à la guerre ou à la paix. » Ma prière est que Benoît XVI sache à l’avenir choisir ses citations parmi les paroles des artisans de paix de notre monde, toutes traditions et idéologies confondues.

samedi 1 juillet 2006

Récit d’un voyage de dialogue inter-visionnel à Jérusalem : le choc du dialogue authentique




Ce texte a originellement été publié dans le rapport annuel 2005-2006 de la Chaire religion, culture et société de la Faculté de théologie et de science des religions de l'Université de Montréal.



On parle beaucoup de dialogue dans notre monde : dialogues intergénérationnel, culturel et religieux. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si on entend tout autant parler de choc que de dialogue de nos jours : c’est que le choc est inhérent au dialogue authentique, ou plutôt qu’il en est une étape préalable que l’on a tendance à oublier! Enfin, c’est une des leçons que je retire du voyage de dialogue «inter-vision du monde» à Jérusalem auquel j’ai participé du 4 au 17 juin dernier avec 35 autres participants du Québec. Sous l’initiative du professeur Patrice Brodeur et de toute une équipe, ce voyage avait pour but de vivre une expérience de dialogue « en direct » via la rencontre d’artisans de paix, autant Israéliens que Palestiniens, principalement autour de Jérusalem. De plus, afin de vivre entièrement les défis et la complexité d’un tel dialogue, le groupe était formé de chrétiens, de juifs et de musulmans, tout comme de gens s’identifiant à d’autres religions ou ne se définissant pas comme croyants au sens strict.

C’est donc dire que notre « tentative de dialogue » se déroulait simultanément à trois niveaux : entre les membres du groupe, entre le groupe et les différentes organisations qui nous accueillaient, et enfin entre ce que les organismes israéliens et palestiniens rencontrés tentent de bâtir avec leurs semblables. Au cœur de ces trois dialogues, de nombreuses problématiques très peu « politiquement correctes » ont surgi : des questions comme celles de la colonisation, du racisme, de la victimisation, de la violence, du droit à la liberté et à la sécurité, etc. Ces questions, plutôt que d’être esquivées, ont justement été discutées de vive voix, à 36 voix, dans le groupe… parfois dans la confrontation, parfois dans l’harmonie, provoquant des prises de conscience souvent souffrantes, mais combien essentielles.

En somme, ce voyage a radicalement transformé ma vision du dialogue et m’a ouvert de la complexité de tout conflit, surtout lorsque l’Occident y est impliqué. Moins idyllique, le dialogue auquel je crois aujourd’hui nécessite le choc, la rencontre déroutante de l’autre qui amène à la compréhension mutuelle. Un dialogue qui ne serait que ouate, il me semble, n’est qu’un monologue à plusieurs voies où tous répètent le même discours ou évitent les enjeux les plus périlleux. Notre groupe est souvent tombé dans cet écueil. D’autre part, le choc de la rencontre avec des Palestiniens et l’écoute des membres algériens de notre groupe m’a fait prendre conscience de mon identité occidentale, dans ses grandeurs et ses méandres, particulièrement la prétention impérialiste qui nous caractérise. Que ce soit en construisant des murs de sécurité (en Israël comme aux États-Unis), à travers les discours universitaires paternalistes et évolutionnistes ou encore via notre rhétorique économique du développement, l’Occident est demeuré colonisateur. Cet impérialisme se joue à l’intérieur même de la société israélienne où les juifs séfarades (provenant du Moyen-Orient) sont marginalisés par la majorité ashkénaze (provenant d’Europe). Évidemment, l’Occident n’a pas tous les blâmes – et particulièrement en Israël – mais vu le pouvoir imparti entre nos mains, je suis convaincu qu’entreprendre tout dialogue avec des non-Occidentaux implique d’avance une autocritique militante. Quant à mes interlocuteurs, ils nourrissent sans doute de similaires autocritiques. Pour paraphraser le rabbin étasunien Irving Greenberg, militant pour la paix à Jérusalem : l’important n’est pas la tradition à laquelle j’appartiens, mais d’être embarrassé par elle, par le mal qu’elle commet aux autres [i]. C’est là la base du dialogue authentique.

[i] Irving Greenberg, « Religion as a Force for Reconciliation and Peace : A Jewish Analysis » dans Beyond Violence : Religious Sources of Social Transformation in Judaism, Christianity, and Islam, sous la dir. de James L. Heft, New York : Fordham University Press , 2004, p. 111.